Les manifestations en Iran et la politique de la Turquie

Les manifestations mettent en évidence les problèmes structurels auxquels le régime est confronté, mais ces problèmes ne débouchent pas à court terme sur une rupture révolutionnaire. La capacité de l'État, l'intégrité de l'appareil sécuritaire et l'attitude prudente d'une grande partie de la société garantissent la pérennité du régime. Si une intervention extérieure est théoriquement susceptible de ébranler le régime, elle pourrait en pratique avoir des conséquences dévastatrices qui déstabiliseraient tout le Moyen-Orient. C'est précisément pour cette raison que l'approche de la Turquie repose sur des probabilités plutôt que sur des espoirs. Cette ligne de conduite montre qu'il est encore possible de faire preuve de sang-froid, de discipline académique et de raisonnement stratégique dans le dossier iranien.
janvier 18, 2026
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Les vagues de protestations qui déferlent par intermittence en Iran depuis 2017 sont chaque fois relayées par les médias internationaux avec un discours similaire. Les médias occidentaux et de nombreux centres de réflexion encadrent les protestations qui ont lieu dans différentes régions d’Iran avec des discours du type « Cette fois, le régime va tomber ». Les années qui se sont écoulées fournissent suffisamment de données empiriques pour comprendre pourquoi cette affirmation est constamment répétée et pourquoi elle s’avère toujours fausse. Les tensions qui règnent aujourd’hui en Iran et la descente dans la rue d’une partie de la population constituent certes un développement important, mais elles ne doivent pas être considérées comme le signe avant-coureur d’une rupture révolutionnaire spontanée. Au lieu de nier l’existence des manifestations, il convient de replacer ces soulèvements dans leur contexte, en tenant compte de la capacité de l’État iranien, de la nature du tissu social et du contexte géopolitique régional.

Les causes structurelles des manifestations et l’illusion de la « révolution permanente »

Le caractère récurrent des manifestations en Iran reflète la persistance des problèmes socio-économiques profonds du pays. L’inflation élevée, l’érosion dramatique du pouvoir d’achat, la perception de la corruption, l’affaiblissement des perspectives d’avenir de la population jeune et les « pressions » exercées sur le mode de vie génèrent un réel mécontentement dans de larges couches de la population. Ces problèmes ne peuvent être pris à la légère ou écartés comme de la « propagande du régime ». Cependant, il convient ici de faire une distinction cruciale entre le mécontentement social et la capacité politique révolutionnaire. Les récits révolutionnaires souvent cités dans les analyses occidentales sont généralement appliqués de manière mécanique dans le contexte iranien. La crise financière, l’aliénation des élites, la diversification de l’opposition et l’isolement international sont des éléments qui existent en partie en Iran, mais leur présence ne signifie pas automatiquement que le régime va s’effondrer. En effet, les manifestations en Iran n’ont pas encore produit une continuité organisationnelle, un leadership et une dissolution interne du régime à une échelle suffisante pour paralyser le pouvoir central. Dans ce contexte, le point le plus critique qui ressort est le fait qu’une très grande partie de la société iranienne ne participe pas activement aux manifestations. Il s’agit là d’un fait sociologique provenant du terrain et relayé par les experts, plutôt que d’un jugement moral. La majorité silencieuse, plutôt que de s’engager dans un projet révolutionnaire, affiche un profil qui consiste à éviter les risques et à essayer de poursuivre sa vie quotidienne. C’est l’un des principaux facteurs qui limitent l’ampleur et la pérennité des manifestations. Le récit « tout le monde est dans la rue » est une illusion créée par les chambres d’écho numériques.

Capacité de l’État, appareil sécuritaire et relation centre-périphérie

L’une des erreurs les plus courantes dans la compréhension de l’Iran est de le considérer comme un État institutionnellement faible, facilement infiltrable de la périphérie vers le centre. Or, l’Iran possède une structure politique qui ne se limite pas aux institutions supérieures de Téhéran, mais qui est organisée de manière multicouche et capillaire. Des réseaux administratifs, idéologiques et semi-officiels s’étendant du niveau du quartier à l’échelle de la province assurent la pérennité de la présence de l’État dans le domaine social. Dans ce contexte, l’Iran ne se prête pas à un scénario de « marche de la périphérie vers le centre » à la manière de la Syrie sous le régime d’Assad. L’autorité centrale ne repose pas uniquement sur la force militaire, mais aussi sur des mécanismes de contrôle décentralisés. Au sein de l’appareil sécuritaire, en particulier entre les Gardiens de la révolution et les structures qui leur sont rattachées, aucune rupture majeure susceptible d’ébranler le régime n’a eu lieu à ce jour. Cette situation permet au régime de considérer les manifestations comme une menace gérable.

Une autre dimension de la capacité de l’État est sa flexibilité idéologique. Même si le régime iranien a érodé une partie de son idéologie fondatrice, il conserve sa capacité d’adaptation pragmatique. Cela conduit à ce que de nombreuses pratiques, perçues de l’extérieur comme une « décomposition », fonctionnent en réalité comme un mécanisme d’adaptation qui sert la continuité du système à l’intérieur. Par conséquent, la « perte de foi » du régime ne signifie pas automatiquement sa dissolution ; au contraire, elle indique parfois un renforcement de son instinct de survie.

Scénario d’intervention extérieure

Chaque fois que les manifestations en Iran font l’actualité, l’intervention extérieure est généralement présentée comme un « facteur déterminant » dans les débats sur l’Iran. Une éventuelle intervention militaire américaine ou des assassinats critiques liés à Israël font partie des scénarios les plus susceptibles de déclencher des tensions internes. Cependant, les conséquences de ce scénario sont souvent délibérément minimisées dans les débats. En réalité, une telle intervention pourrait entraîner une instabilité à grande échelle et à long terme plutôt qu’un « changement de régime contrôlé ». Dans un pays aussi vaste, hétérogène et géostratégique que l’Iran, l’affaiblissement de l’autorité centrale pourrait rapidement activer les failles ethniques, sectaires et régionales. Les structures parallèles qui pourraient alors voir le jour pourraient déclencher une crise sécuritaire affectant non seulement l’Iran, mais aussi l’ensemble du Moyen-Orient. Le changement de régime pourrait alors devenir un enjeu presque secondaire face à un chaos d’une telle ampleur. C’est pourquoi l’intervention étrangère apparaît comme un facteur qui fragilise davantage la région plutôt que de « libérer » l’Iran. À cet égard, l’approche de la Turquie est particulièrement intéressante. Les analyses de Hakan Fidan ne romantisent pas les manifestations en Iran et n’encouragent pas non plus une intervention étrangère. Cette attitude n’est pas motivée par une proximité idéologique, mais par un raisonnement stratégique. En effet, une désintégration incontrôlée de l’Iran pourrait avoir des conséquences directes pour la Turquie en termes de pression migratoire, de sécurité des frontières, d’approvisionnement énergétique et de routes commerciales régionales.

La politique de la Turquie combine le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de l’Iran et la recherche de la stabilité régionale. Ankara n’est ni le défenseur du régime iranien, ni un acteur de l’agenda de « changement de régime » des acteurs extérieurs. Cet équilibre conduit la Turquie à adopter une stratégie fondée sur les probabilités, loin des réactions émotionnelles. Ce qui est déterminant ici, ce n’est pas la question « que voulons-nous », mais « qu’est-ce qui est le plus probable et le moins destructeur ».

En conclusion, les tensions en Iran ne peuvent être ni niées ni expliquées par des exagérations. Les manifestations mettent en évidence les problèmes structurels auxquels le régime est confronté, mais ces problèmes ne se traduisent pas par une rupture révolutionnaire à court terme. La capacité de l’État, l’intégrité de l’appareil sécuritaire et l’attitude prudente d’une grande partie de la société garantissent la résilience du régime. Si une intervention extérieure est théoriquement susceptible de ébranler le régime, elle pourrait en pratique avoir des conséquences dévastatrices qui déstabiliseraient tout le Moyen-Orient. C’est précisément pour cette raison que l’approche de la Turquie repose sur des probabilités et non sur des espoirs. Cette ligne de conduite montre qu’il est encore possible de faire preuve de sang-froid, de discipline académique et de raisonnement stratégique dans la question iranienne.

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