Tout est-il déterminé par des forces extérieures ?

Plus une société fait confiance à ses propres institutions, moins elle est sensible aux influences extérieures ; plus elle renforce ses dynamiques internes, moins elle est susceptible d'être influencée de l'extérieur. La participation consciente des citoyens, leur esprit critique et leur implication dans les processus décisionnels constituent les mécanismes de résistance internes les plus importants pour limiter les influences extérieures. En d'autres termes, des dynamiques et des institutions internes fortes constituent la résistance la plus efficace contre les forces extérieures.
décembre 2, 2025
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Lorsque l’on tente de comprendre la politique mondiale, la même phrase revient souvent dans de nombreux pays : « Les États-Unis et l’Occident contrôlent tout. » On entend parfois cette phrase dans les conversations de rue, parfois dans les débats universitaires, parfois dans les déclarations des politiciens. De nombreux milieux, y compris les cercles intellectuels, ont recours à ce cadre simplificateur pour expliquer les difficultés rencontrées par leur propre pays. Cependant, aussi séduisantes que soient ces affirmations, elles ne reflètent qu’une petite partie de la réalité. L’influence des forces extérieures est bien sûr réelle. Mais penser qu’elle détermine tout à elle seule relève d’une erreur profonde, tant sur le plan politique que psychologique et social.

Puissance mondiale et contrôle absolu

Personne ne nie que les États-Unis sont un acteur puissant dans le système international. Leur puissance économique, leurs réseaux financiers, leur technologie militaire et leurs géants technologiques fixent les normes dans certains domaines. Leur « influence » est donc réelle. Mais assimiler « influence » à « contrôle absolu » ne correspond pas à la complexité du monde actuel. Au XXIe siècle, le pouvoir est fragmenté. L’essor de la Chine, le poids économique de l’Union européenne, le potentiel démographique et technologique de l’Inde et l’émergence de puissances régionales telles que la Turquie ont rendu le jeu mondial multilatéral. Par conséquent, aucun pays ne peut imposer ses intérêts de manière ininterrompue dans toutes les régions. Les équilibres locaux, les réactions des sociétés et les dynamiques internes sont toujours déterminants.

Il existe également des raisons structurelles qui limitent le pouvoir des puissances mondiales. Le système international est trop multicentrique pour permettre à un seul acteur d’établir une domination absolue. Les relations économiques créent une interdépendance. La manipulation totale des réseaux commerciaux, énergétiques et financiers d’un pays augmente également son propre coût. La puissance militaire est quant à elle limitée en termes de capacité à produire des résultats politiques. Il est possible d’occuper ou d’exercer une pression. Mais il est souvent impossible de provoquer une transformation politique durable. Les initiatives géopolitiques ont un coût élevé. Toute intervention a des conséquences économiques, diplomatiques et sociales et n’est pas viable à long terme. C’est pourquoi même les grandes puissances ne peuvent exercer qu’une influence limitée dans les régions où les dynamiques locales opposent une résistance.

Les puissances étrangères sont importantes, mais sont-elles tout ?

Il n’est pas réaliste d’ignorer les acteurs extérieurs dans les relations internationales. Les initiatives de politique étrangère des pays et les calculs régionaux peuvent influencer la politique intérieure. Cependant, lorsque nous accordons trop d’importance à l’influence des puissances étrangères, nous cessons d’analyser notre propre structure interne et nos réalités sociales. Ce ne sont pas les pressions extérieures qui déterminent le plus l’orientation d’un pays, mais la structure sociale, les équilibres économiques, les codes culturels, la capacité institutionnelle, la maturité politique des citoyens et la mémoire historique. Les forces extérieures n’ont d’influence que dans la mesure où elles trouvent un écho à l’intérieur.

Des exemples récents le montrent. Les politiques des acteurs extérieurs ont fait l’objet de nombreuses discussions pendant le Printemps arabe. Mais le véritable facteur qui a poussé des millions de personnes dans la rue était l’injustice économique, le chômage, la corruption et la pression politique au sein même des pays. Les vagues de gauche en Amérique latine n’ont pas été façonnées par les préférences des forces extérieures, mais par les inégalités de revenus dans la région et la pression exercée par les organisations sociales locales. En Europe, la montée des mouvements nationalistes n’est pas le fruit d’un plan des puissances étrangères, mais le résultat de la mondialisation, des politiques migratoires et des inquiétudes croissantes de la classe moyenne. Ces exemples montrent que, malgré l’existence d’une influence extérieure, le pouvoir déterminant vient souvent de l’intérieur.

Mais pourquoi cette perception est-elle si répandue ?

La croyance selon laquelle les forces extérieures déterminent tout est très répandue pour de nombreuses raisons historiques, sociologiques et médiatiques. Tout d’abord, dans de nombreux pays, les coups d’État passés, les crises économiques, les allégations d’opérations secrètes et les souvenirs de l’époque impérialiste créent un climat de méfiance naturel à l’égard des acteurs extérieurs. Les traumatismes historiques ont laissé des traces dans la conscience collective, qui poussent souvent à interpréter les événements actuels comme « une nouvelle intervention des forces extérieures ».

De plus, l’écosystème informationnel actuel amplifie encore cette perception. Les réseaux sociaux ont créé un environnement où les informations non vérifiées et les commentaires exagérés circulent rapidement. Les problèmes économiques ou politiques complexes sont ainsi plus facilement interprétés à travers des « explications simplistes ». Les plans invisibles des forces extérieures offrent un récit à la fois rapide et captivant. Par exemple, les informations non vérifiées diffusées sur Twitter ou TikTok peuvent façonner la perception sociale indépendamment des événements réels. Une autre raison réside dans les caractéristiques structurelles de la culture politique. Dans les pays où les institutions démocratiques sont faibles, où les processus décisionnels ne sont pas transparents et où les médias sont polarisés, les citoyens ont du mal à faire confiance à leur propre État. La méfiance envers l’État conduit naturellement à une augmentation de l’influence attribuée aux acteurs extérieurs. L’idée selon laquelle « si nos institutions sont si faibles, ce sont bien sûr les forces extérieures qui dictent leur loi » se répand plus facilement dans de tels environnements.

Bien sûr, les asymétries de pouvoir international sont réelles et cette situation alimente les perceptions. Le poids économique et militaire des États-Unis, de l’Union européenne ou d’autres grandes puissances donne à la plupart des gens l’impression qu’elles « peuvent tout faire ». Cependant, être efficace ne signifie pas tout déterminer. Par exemple, malgré sa présence militaire importante en Syrie, les États-Unis n’ont pas pu orienter les résultats politiques dans la région comme ils le souhaitaient. Cela montre les limites de l’asymétrie. Lorsque les facteurs mentionnés ci-dessus se combinent, l’influence des puissances extérieures est interprétée de manière exagérée. Cette perception n’est pas totalement infondée. Mais la réalité est beaucoup plus complexe, multiforme et implique de nombreux acteurs. Ne rechercher le pouvoir qu’à l’extérieur revient à ignorer la volonté politique et sociale ainsi que les dynamiques internes.

Dynamiques internes, perception des forces extérieures et sujet social

Mais pourquoi les gens ignorent-ils les dynamiques internes et accordent-ils autant d’importance aux forces extérieures ? Cette perspective crée une sorte de zone de confort psychologique. Transférer la responsabilité des problèmes sociaux ailleurs décharge les individus et les acteurs politiques de leurs propres responsabilités. Par exemple, si les problèmes économiques sont répandus dans un pays, si la démocratie est faible ou si les institutions sont dysfonctionnelles, il est à la fois facile et réconfortant d’expliquer cela par « les forces extérieures ». Grâce à cette approche, il n’est pas nécessaire de faire son autocritique, la responsabilité de réformer les institutions disparaît, l’obligation des acteurs politiques de rendre des comptes est oubliée et la demande de changement social est reportée.

Une autre conséquence de cette perception se manifeste dans le domaine politique. Le fait de se référer constamment aux forces extérieures permet d’échapper à toute responsabilité et de légitimer les échecs. Lorsque chaque problème est expliqué par le « jeu des forces extérieures », la responsabilité s’affaiblit et la performance des institutions étatiques devient incontrôlable. Par exemple, expliquer les dysfonctionnements dans l’éducation par « les pressions internationales » rend invisibles les lacunes des enseignants et des politiques éducatives. Expliquer les crises économiques par « les interventions étrangères » facilite l’évitement de la remise en question des décisions financières et structurelles. De même, lier les décisions politiques à des interventions extérieures réduit la voix critique des citoyens et affaiblit l’organisation sociale.

Tout expliquer par des forces extérieures alimente inconsciemment un autre danger : la croyance dans la capacité des sociétés à déterminer leur propre avenir s’affaiblit. À mesure que l’idée « nous sommes déjà gouvernés par d’autres » s’installe, les gens perdent confiance en leur propre volonté politique. Cela réduit la participation démocratique, affaiblit l’espoir de changement et diminue l’énergie sociale. Par exemple, attribuer constamment les causes des crises économiques ou des inégalités sociales à des acteurs extérieurs réduit la motivation des citoyens à trouver des solutions. De même, attribuer les échecs politiques à des interventions extérieures empêche de remettre en question les performances des institutions publiques et affaiblit le contrôle social.

En réalité, si le discours sur les forces extérieures apporte un soulagement psychologique au départ, il crée à long terme un cercle vicieux qui sape la responsabilité et la participation sociales. Cette perception affaiblit la capacité à agir en tant que sujet, tant à l’échelle individuelle que sociale. La véritable solution consiste à prendre conscience de ce cercle vicieux et à traiter les problèmes en s’attaquant aux lacunes structurelles et institutionnelles internes. Le renforcement structurel dans les domaines de l’éducation, des médias, des institutions publiques et de l’organisation sociale permet d’accroître la capacité des citoyens à exercer leur libre arbitre. Ainsi, la dépendance vis-à-vis des influences extérieures diminue, tandis que la volonté sociale et la capacité à agir en tant que sujet se renforcent.

Un monde multi-acteurs et multi-niveaux

Les relations internationales d’aujourd’hui ne sont pas un jeu géré à partir d’un centre unique. Il s’agit d’un système complexe et multi-niveaux où se croisent les États, les multinationales, les organisations internationales, les mouvements sociaux et les équilibres de pouvoir régionaux. La théorie des relations internationales qualifie ce type de système de « multi-acteurs » et « multi-niveaux » : le pouvoir ne découle pas uniquement de la capacité militaire ou économique, mais aussi des interactions culturelles, de la capacité institutionnelle et des modes d’organisation propres à chaque société. Par conséquent, aucun acteur ne peut exercer à lui seul un contrôle absolu ; chaque action est limitée par la réaction et les contre-mesures des autres acteurs.

Des exemples concrets clarifient la situation. Les politiques des acteurs extérieurs ont eu un impact lors du Printemps arabe, mais ce sont les inégalités économiques, le chômage et la répression politique au sein même des pays qui ont poussé des millions de personnes à descendre dans la rue. Des forces extérieures ont peut-être influencé le processus du Brexit, mais les facteurs déterminants ont été les préoccupations économiques locales, les politiques migratoires et la polarisation politique. Les vagues de gauche en Amérique latine ne peuvent pas non plus s’expliquer uniquement par des interventions extérieures. Elles ont été façonnées par les inégalités de revenus, l’organisation sociale et les revendications populaires dans la région.

Les processus de résolution lancés par la Turquie pour résoudre son propre problème de terrorisme ne sont pas non plus le fruit d’une influence extérieure. Au contraire, ils ont été façonnés par la volonté politique de la Turquie, les attentes sociales et les évaluations de l’État. De même, les allégations selon lesquelles la révolution syrienne aurait été organisée par les puissances occidentales ne correspondent pas à la réalité historique. Le principal élément qui a déclenché la révolution est la réaction du peuple syrien à des années de répression politique, de pauvreté économique et de crise de représentation. Ce type d’approche réductrice ignore la volonté sociale et affaiblit la profondeur analytique en reliant des processus politiques complexes à un seul centre extérieur.

Dans ce contexte, choisir un seul centre extérieur pour expliquer le destin d’un pays est à la fois insuffisant sur le plan analytique et revient à sous-estimer la volonté sociale. Les forces extérieures peuvent avoir une influence. Cependant, cette influence dépend souvent des dynamiques internes. Les fragilités économiques, la capacité institutionnelle, l’organisation sociale, les codes culturels et la conscience politique déterminent l’ampleur et l’orientation des influences extérieures. Le système international est donc multipartite et la force qui détermine réellement l’avenir d’une société est l’importance de ses dynamiques internes et de sa volonté collective.

Les sociétés qui déterminent leur propre avenir sont plus libres

Si nous voulons faire des analyses plus précises, nous devons adopter une approche qui évalue à la fois les facteurs externes et les dynamiques internes. Les forces extérieures peuvent avoir une influence sur les équilibres mondiaux. Cependant, sans les dynamiques internes et les institutions des sociétés, ces influences ne peuvent être durables ou déterminantes. Mais il y a une réalité que nous ne devons jamais oublier dans cette évaluation. Il s’agit du fait que la volonté des peuples, le niveau de conscience des sociétés et la puissance des institutions sont bien plus déterminants que les interventions extérieures.

Bien sûr, parlons de l’influence des forces extérieures, mais sans oublier notre propre volonté. Analysons les équilibres mondiaux, mais sans en déléguer la responsabilité à d’autres. Prenons au sérieux les pressions extérieures, mais en sachant que le véritable pouvoir qui façonne notre avenir se trouve à l’intérieur. Car le véritable pouvoir ne réside souvent pas à l’extérieur, mais dans l’esprit des sociétés, dans leurs institutions, dans leur volonté. En bref, ignorer le véritable pouvoir en inventant des excuses revient à nier la volonté du peuple et à cautionner la poursuite du cercle vicieux qui en résulte.

Plus une société fait confiance à ses propres institutions, plus la marge de manœuvre des influences extérieures se réduit ; plus elle renforce ses propres dynamiques internes, moins elle est susceptible d’être influencée de l’extérieur. La participation consciente des citoyens, leur esprit critique et leur implication dans les processus décisionnels constituent les mécanismes de résistance internes les plus importants pour limiter les influences extérieures. En d’autres termes, ce sont les dynamiques et les institutions internes fortes qui constituent la résistance la plus efficace contre les forces extérieures.

À ce stade, il convient d’aborder deux points. Le premier est qu’être sensible aux positions relatives aux forces extérieures est en soi une attitude positive. Cependant, lorsque le sujet est exagéré et se transforme en une vision complotiste, son contenu et son impact changent. Cette situation conduit à la fois à un confort intellectuel qui explique tout par cela, à un manque de confiance en soi et à une apathie qui se traduit par un sentiment d’impuissance. Le deuxième point est que le véritable besoin réside dans la construction d’une résistance structurelle interne autant que dans la discussion des forces extérieures. La véritable solution réside dans des mesures structurelles telles que la création d’institutions indépendantes et efficaces, le soutien de la pensée critique par le système éducatif, la généralisation de l’éducation aux médias, la transparence et la responsabilité comme normes, et l’augmentation de la participation citoyenne.

Les sociétés qui renforcent leur structure interne deviennent non seulement plus résistantes aux pressions extérieures, mais aussi des sociétés libres, capables de déterminer leur propre avenir. Les forces extérieures ont toujours existé, mais le véritable pouvoir qui détermine l’avenir des sociétés réside toujours dans la force et la consolidation de la volonté interne.

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