Lors de la Conférence sur la sécurité de Munich 2026, sous les lustres scintillants et sous haute sécurité, la diplomatie s’est déroulée comme prévu, jusqu’à ce qu’une question vienne la perturber. La parlementaire néerlandaise Kati Piri a posé la question que beaucoup murmuraient, mais que peu osaient formuler à haute voix : où est la responsabilité pour les actions d’Israël à Gaza ? La salle n’a pas répondu. La question est restée en suspens.
Gaza est aujourd’hui en ruines. Plus de 72 000 Palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre, la majorité étant des civils, et bien plus de la moitié de la population a été déplacée. Des quartiers entiers ont été réduits en poussière grise. Les hôpitaux, les universités, les réseaux d’approvisionnement en eau et les boulangeries ont été détruits. La Commission d’enquête des Nations unies a conclu en septembre 2025 qu’Israël avait commis des actes assimilables à un génocide, citant des preuves de massacres, de déplacements forcés et de déclarations d’intention de hauts responsables.
La Cour internationale de justice a ordonné des mesures provisoires pour empêcher de nouveaux actes en vertu de la Convention sur le génocide. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre et le ministre de la Défense israéliens pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés.
Et pourtant, à Munich, une grande partie de la conversation a dérivé vers « la suite ». La reconstruction. Les modèles de gouvernance. Une proposition de « Conseil de paix ». L’avenir a été disséqué tandis que le présent restait moralement en suspens.
Cette séquence a quelque chose de familier et d’inquiétant. Dévastation. Fatigue diplomatique. Un pivot vers la reconstruction avant le jugement. L’histoire nous offre de sombres leçons sur ce qui se passe lorsque la responsabilité est reportée au nom de la stabilité. Le massacre de Srebrenica en Bosnie a d’abord été accueilli avec équivoque ; seule une pression soutenue a conduit à des procès pour crimes de guerre. Au Rwanda, l’hésitation internationale a coûté 800 000 vies avant que les mécanismes judiciaires ne soient mobilisés. Une reconstruction d’après-guerre sans vérité risque de renforcer les griefs plutôt que de les résoudre.
La Conférence de Munich sur la sécurité s’est longtemps présentée comme la gardienne de « l’ordre international fondé sur des règles ». Cette année, plusieurs dirigeants européens ont admis que cet ordre s’effilochait. La chancelière allemande a averti qu’il « n’existait plus » sous la forme imaginée autrefois. Si tel est le cas, Gaza n’est pas en marge de la crise, elle en est au cœur.
Le droit international n’est pas un accessoire que l’on peut porter quand cela nous arrange. La Convention sur le génocide impose des obligations non seulement aux auteurs, mais aussi à tous les signataires, qui doivent prévenir et punir. Les mesures provisoires de la CIJ ont explicitement rappelé aux États tiers leurs devoirs. Continuer à armer ou à protéger diplomatiquement un État accusé de manière crédible de génocide a des conséquences juridiques et réputationnelles. Pour les États qui tirent leur légitimité du langage des règles et des normes, une application sélective sape leur crédibilité et accélère l’érosion de la confiance mondiale.
Les implications dépassent le cadre du Moyen-Orient. Une tendance se dessine dans les démocraties occidentales : à mesure que l’impunité s’accentue à l’étranger, l’espace de dissidence se réduit au niveau national.
Au Royaume-Uni, plus de 2 000 manifestants pro-palestiniens auraient été arrêtés en vertu des lois antiterroristes ou sur l’ordre public depuis mi-2025. L’Allemagne a mené des centaines d’enquêtes liées à des slogans pro-palestiniens. Aux États-Unis, les campus universitaires ont été menacés de perdre leur financement et de voir leurs visas révoqués en raison des manifestations en faveur de Gaza. Les experts des droits de l’homme de l’ONU ont mis en garde contre une « crise mondiale » de la liberté d’expression liée au conflit.
Ce n’est pas un hasard. Les recherches sur le recul de la démocratie montrent que lorsque les gouvernements invoquent la sécurité pour justifier des mesures exceptionnelles, celles-ci restent rarement limitées à la menace initiale. La politique de siège s’étend à l’intérieur du pays. Les lois destinées à lutter contre l’extrémisme violent sont étendues à la surveillance des discours. Les définitions de l’antisémitisme, essentielles pour lutter contre la haine véritable, sont parfois élargies pour englober les critiques légitimes de la politique israélienne. Il en résulte un effet dissuasif qui appauvrit le débat démocratique.
Il y a là une profonde contradiction. Les démocraties ne défendent pas leurs valeurs en réduisant au silence les voix marginalisées, en particulier lorsque ces voix s’élèvent contre les souffrances massives des civils. Elles ne renforcent pas non plus leurs alliances en se montrant indifférentes à des allégations crédibles d’atrocités.
Les doubles standards ne sont pas seulement un handicap rhétorique, ils sont aussi un handicap stratégique. Les pouvoirs autocratiques exploitent déjà Gaza pour accuser l’Occident d’hypocrisie. Chaque incohérence perçue devient un sujet de discussion à Pékin et à Moscou, un outil de recrutement pour les extrémistes, une source de cynisme parmi les jeunes citoyens de Jakarta à Johannesburg.
L’avenir de Gaza ne peut être conçu comme un exercice technocratique déconnecté de la justice. Les propositions qui circulent dans les cercles politiques envisagent la création de conseils internationaux, d’autorités de transition et de garanties de sécurité. Certaines sont des tentatives sincères pour empêcher une nouvelle flambée de violence. Cependant, tout plan qui marginalise l’action palestinienne ou contourne la responsabilité risque de ressembler davantage à un confinement contrôlé qu’à une autodétermination.
Le droit de déterminer l’avenir de Gaza doit fondamentalement appartenir aux Palestiniens. Cela inclut ceux qui vivent à Gaza, en Cisjordanie et dans la diaspora. La reconstruction ne se résume pas au béton et à l’acier ; elle concerne la dignité politique. Le soutien international doit permettre des processus de gouvernance palestiniens inclusifs, et non les remplacer. La leçon de l’ère d’Oslo a été dure : les accords négociés de l’extérieur qui renforcent les asymétries engendrent la désillusion.
Pour les puissances moyennes comme pour les grandes puissances, de Brasilia à Berlin, de Pretoria à Jakarta, la voie à suivre exige une fusion rare de courage moral et d’intelligence diplomatique. Il ne s’agit pas d’un test régional, mais d’un jugement mondial. Soutenir les processus juridiques internationaux, que ce soit devant la Cour internationale de justice ou la Cour pénale internationale, ne nécessite pas de rompre le dialogue ou d’abandonner les relations stratégiques. Cela nécessite quelque chose de bien plus fondamental : la cohérence.
Appeler au respect des ordonnances de la CIJ n’est pas un acte d’hostilité envers Israël ou tout autre État ; c’est l’affirmation que les traités signés sur les cendres des génocides passés ont toujours un sens. Insister sur la protection des civils palestiniens n’est pas une posture idéologique ; c’est le minimum exigé par le droit international humanitaire et par la conscience humaine.
Lorsque les nations choisissent de défendre des principes juridiques même lorsqu’ils sont politiquement gênants, elles renforcent l’architecture fragile qui protège tous les peuples, y compris le leur. Lorsqu’elles tergiversent, l’échafaudage de l’ordre mondial s’affaiblit. La crédibilité du système international ne dépend pas d’une indignation sélective, mais d’une application universelle.
Un monde dans lequel la responsabilité s’incline devant les alliances est un monde qui se dirige vers la faillite morale. Un monde qui respecte la loi, même dans le chagrin et la colère, sème les graines d’une paix plus durable, non seulement pour Gaza et la Palestine, mais pour toutes les sociétés qui comptent sur la promesse que le pouvoir ne primera pas sur les principes.
Un avenir meilleur pour Gaza et la Palestine ne se construira pas à coups de discours prudents ou d’hésitations diplomatiques.
Il sera forgé par le courage — le courage de rechercher une véritable responsabilité par le biais de mécanismes internationaux crédibles, acceptés plutôt qu’entraves. Il dépendra de la sauvegarde de l’espace démocratique à travers le monde, afin que la solidarité avec les civils sous le feu ne soit jamais considérée comme un crime, mais reconnue comme une impulsion morale. Et il nécessitera une reconstruction fondée sur l’autodétermination palestinienne, renforcée par une véritable intégration économique régionale et soutenue de bonne foi par les États arabes et la communauté internationale au sens large.
Ce n’est qu’à travers ces engagements interdépendants que l’espoir pourra renaître des décombres avec dignité. L’alternative est sombre. Une Gaza reconstruite sans justice pourrait devenir un monument à l’empathie sélective.
Les démocraties qui réduisent leurs propres citoyens au silence pour défendre leurs intérêts géopolitiques risquent de vider leur cœur moral de sa substance. Et un ordre international qui tolère l’impunité pour certains tout en poursuivant d’autres invite à la fragmentation. La question de Munich reste en suspens : où est la responsabilité ? La réponse déterminera non seulement l’avenir de Gaza, mais aussi l’intégrité du système mondial lui-même.
Dans le calme qui suit la fin de la conférence, cette question reste la plus urgente de toutes en matière de sécurité.
Source : https://www.middleeastmonitor.com/20260214-munich-2026-faces-gazas-unanswered-call-for-justice/
