L’épée et le champ de bataille : pourquoi la Syrie ne sera-t-elle pas l’Égypte ?

La révolution syrienne a brisé le cycle de « l'échec du succès » observé lors de la révolution égyptienne. Le leadership de Shara, compatible avec le système international, équilibré avec les puissances régionales et intégré aux acteurs révolutionnaires, place la Syrie au centre d'une nouvelle quête de stabilité. En Égypte, la contre-révolution a rétabli l'ancien régime. En Syrie, la révolution a refondé l'État. La différence réside non seulement dans le destin des dirigeants, mais aussi dans la capacité de la force révolutionnaire à se transformer en un État institutionnel.
décembre 18, 2025
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Dans la transformation de la politique arabe après 2011, l’Égypte et la Syrie sont apparues comme les deux extrêmes d’une même vague géopolitique. En Égypte, la puissante mobilisation civile créée par la place Tahrir a été réprimée par l’armée après une brève expérience démocratique ; la révolution a été renversée par le coup d’État de 2013. En revanche, en Syrie, le mouvement populaire, qui avait débuté pacifiquement, s’est rapidement militarisé ; après treize ans de guerre civile, les acteurs révolutionnaires ont acquis des capacités tant militaires que politiques et ont établi un nouvel ordre politique en liquidant le squelette institutionnel de l’ancien régime. Par conséquent, la probabilité que la Syrie reproduise le scénario contre-révolutionnaire observé en Égypte est structurellement réduite. Cette différence ne tient pas seulement à la nature des processus révolutionnaires des deux pays, mais aussi aux orientations stratégiques développées par les acteurs post-révolutionnaires et, en particulier, au leadership pragmatique dont a fait preuve le président de la République arabe syrienne, Ahmad al-Shara.

La place fermée en Égypte, le front ouvert en Syrie

La révolution égyptienne a commencé comme un exemple classique de mobilisation civile à grande échelle ; la démission de Moubarak a été obtenue sous l’influence d’un mouvement jeune et laïc organisé via les réseaux sociaux. Cependant, cette révolution n’a pas réussi à transformer l’appareil répressif de l’État. L’armée est restée en place, seul le chef de l’État a changé. Il n’y a donc pas eu de continuité entre « l’acteur qui a fait la révolution et l’acteur qui dirige l’État ». Le coup d’État de Sissi en 2013 est le résultat de cette rupture structurelle. En Égypte, l’énergie de la place publique a été absorbée par la bureaucratie militaire et la politique civile a été rapidement éliminée.

En Syrie, le cours des événements a été très différent. Les manifestations pacifiques qui ont débuté à Deraa en 2011 se sont rapidement militarisées en raison de la violence excessive du régime ; la création de l’Armée syrienne libre (ASL) et de différentes formations oppositionnelles, ainsi que du PKK (PYD) soutenu par les États-Unis, a donné lieu à une guerre civile impliquant de nombreux acteurs. Cependant, au fil des ans, l’opposition syrienne s’est transformée, passant de réseaux de résistance locaux à des structures armées professionnelles. La Coalition et le gouvernement de salut, créés en coordination avec le Hey’et-i Tahrirü’ş-Şam (HTŞ) basé à Idlib et d’autres groupes, sont devenus une force déterminante sur le terrain. Le 8 décembre 2024, l’opération de grande envergure menée par cette coalition avec le soutien de la Turquie a conduit à la prise de villes stratégiques à Alep, Hama et dans les zones rurales, puis à l’encerclement de Damas et à la chute du régime le même jour. Cette scène ne montre pas un processus de révolution civile réprimée par la structure militaire, comme en Égypte, mais une transformation dans laquelle les forces révolutionnaires militaires ont elles-mêmes renversé le régime.

La dissolution du HTŞ après l’opération, l’intégration des combattants dans la nouvelle armée nationale et la nomination du chef du HTŞ, Ahmed al-Shara, à la présidence par intérim, montrent que la révolution en Syrie n’a pas seulement renversé le régime, mais a également transformé les fondements mêmes de l’État. Ainsi, le modèle de « l’armée qui a détruit la révolution » en Égypte a été remplacé par celui de « l’armée qui a fondé la révolution » en Syrie.

La sortie de la Syrie de l’égyptisation

Le leadership du président Ahmed al-Shara est le facteur le plus déterminant qui distingue la révolution syrienne du destin de l’Égypte. L’approche de Shara est un modèle pragmatique, cherchant à s’harmoniser avec le système international, équilibré avec les acteurs régionaux et institutionnalisant la réalité de l’opposition armée, plutôt qu’une approche idéologique rigide. Les aspects déterminants de ce modèle, mis en œuvre depuis de nombreuses années par al-Sharaa dans le cadre de la diplomatie internationale à Idlib, peuvent être observés à plusieurs niveaux.

Le premier niveau est la politique d’engagement prudente et fonctionnelle menée avec les États-Unis. Lors du coup d’État de 2013 en Égypte, les États-Unis et l’Europe ont de facto accepté la contre-révolution au nom de la « stabilité » ; les revendications démocratiques sont restées lettre morte. Cela a été un exemple de la façon dont l’hégémonie américaine a déterminé le sort des révolutions dans la période post-guerre froide. En Syrie, c’est exactement le contraire qui s’est produit. Après 2020, l’intérêt stratégique des États-Unis pour la Syrie a diminué, tandis que leurs priorités anti-iraniennes se sont affirmées. C’est précisément à ce moment-là que le régime de Shara a choisi de se positionner comme un partenaire « susceptible de contribuer au recul de l’influence iranienne ». La réticence de Washington à changer de régime n’a pas constitué un obstacle à la mise en place d’un nouvel ordre en Syrie ; au contraire, l’approche discrète des États-Unis a facilité la légitimation du régime de Shara.

Le deuxième niveau est la recherche d’un équilibre dans les relations avec la Russie. Dans une interview accordée au magazine Mecelle, le ministre des Affaires étrangères de la République arabe syrienne, Assad Hassan al-Shaybani, a déclaré que, à l’instar du message envoyé à la Russie lors du processus du 8 décembre, le gouvernement de Damas considérait Moscou comme un élément d’équilibre dans le contexte des relations avec l’Occident. En effet, si l’intervention de la Russie en 2015 a permis de maintenir le régime d’Assad au pouvoir, le début de la guerre en Ukraine en 2022 a considérablement réduit la capacité de Moscou en Syrie. Cette situation a ouvert une « fenêtre d’opportunité » à l’opposition sur le terrain, et le mécanisme d’équilibre pragmatique établi entre la Turquie et la Russie a considérablement affaibli la défense du régime. Chara n’est pas entré en conflit direct avec Moscou ; il a cherché un juste milieu permettant à la Russie de maintenir sa présence en Syrie sans être complètement éliminée, mais sans que le nouvel ordre puisse être renversé. Cette approche a largement éliminé la possibilité que Assad soit remplacé par la Russie.

Le troisième niveau consiste davantage en un rapprochement avec les pays du Golfe, qui sont le centre des investissements nécessaires au soutien financier et à la stabilité. Au cours des premières années, les pays du Golfe ont apporté un soutien fragmenté à l’opposition syrienne, mais cette attitude a changé à mesure que l’expansionnisme régional de l’Iran s’est accentué. Au cours de la période 2023-2024, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont commencé à considérer la rupture de l’influence iranienne en Syrie comme un objectif stratégique plus prioritaire que la structure hétérogène de l’opposition. Cette transformation pragmatique a donné lieu à un scénario qui a permis à la fois de créer des ressources financières pour la reconstruction post-guerre en Syrie et d’intégrer le nouveau gouvernement dans l’architecture régionale. La réaction contre-révolutionnaire du Golfe en Égypte a laissé place à des politiques de soutien contrôlées en Syrie.

Enfin, l’intégration de l’opposition armée dans l’État et la transformation du régime sont également importantes. Ce point constitue la différence la plus importante entre l’Égypte et la Syrie.

En Égypte, aucun pont institutionnel n’a été établi entre la masse révolutionnaire et l’armée qui dirige l’État ; l’armée a consolidé son pouvoir en éliminant la politique révolutionnaire.

En Syrie, en revanche, l’opposition armée n’a pas seulement renversé le régime, elle est également devenue l’acteur fondateur du nouvel État. La dissolution du HTŞ et l’intégration de ses membres dans l’armée nationale, l’inclusion de différents groupes d’opposition dans l’armée et les structures de sécurité, et la gestion du processus de transition politique par ces forces elles-mêmes réduisent pratiquement à néant la possibilité d’une contre-révolution. En effet, contrairement à l’Égypte, les « forces centrales de l’ancien régime » susceptibles de renverser la révolution n’existent plus en Syrie. Le pragmatisme d’Ahmed al-Shara et sa nouvelle politique d’équilibre politique font donc que le sort de la Syrie diffère de celui de l’Égypte.

En fin de compte, ce processus imbriqué a permis à la révolution syrienne de briser le cycle de « l’échec du succès » observé lors de la révolution égyptienne. Le leadership de al-Shara, compatible avec le système international, équilibré avec les puissances régionales et intégré aux acteurs révolutionnaires, place la Syrie au centre d’une nouvelle quête de stabilité. En Égypte, la contre-révolution a rétabli l’ancien régime. En Syrie, la révolution a refondé l’État.

La différence réside non seulement dans le sort des dirigeants, mais aussi dans la capacité de la force révolutionnaire à se transformer en un État institutionnel. Il semble donc peu probable que la Syrie reproduise l’expérience égyptienne sur le plan structurel et politique. En effet, le nouvel ordre qui s’est mis en place en Syrie a produit une architecture politique dans laquelle la révolution s’est elle-même institutionnalisée ; cette architecture a pratiquement éliminé la possibilité d’une contre-révolution, qui n’est plus qu’une éventualité historique.

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