Du Nil au Somaliland : la stratégie d’encerclement de l’Égypte dans la conception géopolitique centrée sur Israël

De la reconnaissance du Somaliland au barrage de la Renaissance, en passant par les instabilités au Soudan et en Libye et les tensions sur la ligne de Bab el-Mendeb, ce processus ne doit pas être considéré comme une succession de crises isolées, mais comme une ingénierie géopolitique cohérente visant à encercler progressivement l'Égypte. Au cœur de cette ingénierie se trouve l'objectif d'Israël de se libérer dans le Levant et de condamner l'Égypte à des problèmes de sécurité et de développement qui s'aggravent dans le bassin du Nil et du canal de Suez.
janvier 8, 2026
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Le fait qu’Israël ait été le premier pays à reconnaître le Somaliland a d’abord été interprété comme un nouveau front dans la rivalité entre la Turquie et Israël dans la Corne de l’Afrique ou comme la poursuite de la politique d’exil des Palestiniens vers le Somaliland. Cette décision, qui vise la souveraineté territoriale de la Somalie, pays qui accueille une base militaire turque et qui coopère étroitement avec Ankara, a également été interprétée comme une « tentative de prendre l’avantage dans la guerre froide entre la Turquie et Israël ». Cependant, ce cadre ne suffit pas à expliquer la stratégie géopolitique plus large qui se dessine sur le terrain.

En réalité, la décision d’Israël concernant le Somaliland doit être considérée comme s’inscrivant dans une architecture géopolitique plus large, centrée sur le bassin du Nil et la Corne de l’Afrique, qui dépasse le cadre d’une simple rivalité avec la Turquie ou de la recherche d’un nouveau territoire où envoyer les Palestiniens en exil. Avec son initiative au Somaliland, Tel-Aviv ne se contente pas de rendre la Somalie vulnérable à une fragmentation effective, mais elle renforce également les fragilités du bassin du Haut-Nil, construisant ainsi une stratégie d’encerclement qui enferme l’Égypte dans des problèmes d’origine africaine à long terme.

Si l’on considère la crise du barrage de la Renaissance sur le Nil en Éthiopie, la division effective du Soudan et la guerre civile qui y sévit, on constate qu’un projet géopolitique centré sur Israël est en train de se mettre en place, qui enferme l’Égypte dans un cercle d’instabilité qui se resserre autour du sud et de l’est de l’Afrique. L’objectif principal de ce projet est de faire sortir l’Égypte de son rôle de « pays pivot » du Moyen-Orient et de la réduire à un « État africain en difficulté », plongé dans les crises africaines. En d’autres termes, l’initiative israélienne au Somaliland n’est pas seulement un nouveau front dans la rivalité turco-israélienne ou une extension du dossier palestinien ; elle est un élément important de la stratégie visant à enfoncer l’Égypte dans les problèmes africains et à éliminer systématiquement l’un des obstacles régionaux les plus critiques aux plans d’Israël au Levant et en Mésopotamie.

L’Égypte, centre de gravité de la région

De par son histoire, son héritage culturel, sa position géopolitique et sa démographie, l’Égypte est depuis l’Antiquité le centre de gravité et la puissance du Moyen-Orient. Depuis l’époque des pharaons, l’Égypte, qui domine le bassin du Nil et la Méditerranée orientale, a mené des campagnes militaires qui ont façonné les régions environnantes en constituant des armées terrestres et navales. Au cours de la période post-islamique, l’Égypte a également assumé un leadership militaire dans un large éventail de domaines, des croisades à l’avancée mongole, en passant par les luttes anticolonialistes post-ottomanes, jouant ainsi un rôle central dans la défense du monde islamique.

Avec l’émergence des États-nations dans le Moyen-Orient moderne, ce patrimoine historique et cette expérience militaire ont rendu le rôle régional de l’Égypte encore plus crucial. Dans une région entourée de régimes à la légitimité sociale fragile, à la capacité démographique limitée, aux avantages géopolitiques faibles et contraints de s’appuyer sur l’Occident pour leur sécurité, le rôle fondateur que l’Égypte, forte de son expérience militaire tant préislamique qu’islamique, est appelée à jouer dans l’architecture de sécurité du Moyen-Orient reste l’un des principaux axes de l’équilibre régional.

La création d’Israël en 1948 et son orientation vers une politique expansionniste révisionniste ont rendu indispensables dans l’équation régionale les acteurs dotés d’une forte capacité militaire et d’une grande expérience de la guerre au Moyen-Orient. Dans ce contexte, l’Égypte s’est imposée non seulement comme le centre de gravité historique du Moyen-Orient, mais aussi comme la ligne de résistance la plus forte contre le révisionnisme israélien.

Lors des guerres de 1948, 1956, 1967 et 1973, l’Égypte a chaque fois été l’acteur principal entrant en guerre directement avec Israël. Même si elle a souvent essuyé des défaites sur le plan militaire, la résistance politique et militaire de Le Caire face aux tendances expansionnistes d’Israël, qui ne cesse de remettre en cause les frontières actuelles et le statu quo, a limité la capacité de Tel-Aviv à façonner unilatéralement la région. Parmi les capitales arabes, l’Égypte s’est positionnée comme le principal obstacle au révisionnisme israélien, tant par son niveau d’organisation militaire que par sa capacité de mobilisation socio-politique. Ainsi, même si l’Égypte n’a pas toujours obtenu les résultats militaires escomptés, elle est restée le point de résistance le plus puissant et le plus stable du Moyen-Orient face aux efforts d’Israël pour redéfinir unilatéralement l’ordre régional.

L’incapacité à compenser de manière durable le coût économique élevé des défaites militaires a ouvert la voie à un nouveau processus encore plus éprouvant pour l’Égypte. Après les défaites sur le front, l’économie déjà fragile du pays a été soumise à une lourde charge. Les dépenses de guerre, la destruction des infrastructures, l’augmentation du budget de la défense et l’impossibilité de transférer des ressources vers les secteurs productifs ont plongé l’Égypte dans une crise économique de plus en plus profonde. Malgré son expérience militaire historique et sa capacité de mobilisation sociale, Le Caire ne disposait pas des moyens financiers et institutionnels nécessaires pour compenser cette faiblesse économique.

C’est cette fragilité qui a permis de mettre l’Égypte sous pression à la table des négociations, dans la mesure où elle ne pouvait pas perdre sur le terrain. En augmentant la dépendance financière du pays, en alourdissant le fardeau de la dette et en transformant le besoin de développement en un moyen de pression, l’Égypte a été poussée pas à pas vers une « paix forcée ». L’accord de Camp David, signé en 1979, doit être considéré comme le résultat cristallisé de ce processus : la faiblesse économique de l’Égypte a non seulement contraint le pays à signer la paix avec Israël, mais l’a également enfermé dans un cadre qui indexait largement sa politique étrangère sur les priorités sécuritaires d’Israël. Ainsi, l’Égypte, qui était historiquement le point de résistance le plus fort dans le domaine militaire face à Israël, a été poussée progressivement vers une position de capitulation sous la pression de ses fragilités économiques.

Pousser l’Égypte vers l’Afrique comme nouvelle stratégie d’encerclement du révisionnisme israélien

Depuis sa création, l’Égypte, qui était le point de résistance le plus critique au révisionnisme israélien, est devenue depuis les années 1980 un acteur qui maintient une « paix forcée » avec Israël. Si certains interprètent cette situation comme un choix politique délibéré du Caire, un « changement de cap réaliste », elle doit en réalité être considérée comme la conséquence inévitable de la fragilité économique chronique de l’Égypte.

L’Égypte, qui constitue le contrepoids le plus puissant à la révisionniste israélienne en termes d’histoire militaire, de capacités et de pouvoir de mobilisation sociale, a du mal à maintenir cette résistance en raison de ses faiblesses économiques. Le poids croissant de la dette, la dépendance à l’aide extérieure et l’aggravation des crises socio-économiques obligent Le Caire à accepter le cadre de paix signé avec Israël après 1979 comme une condition « indispensable » à la sécurité et à la stabilité financière.

Aujourd’hui, nous arrivons à un nouveau tournant dans le processus qui a fait de l’Égypte l’un des principaux garants de la sécurité d’Israël dans les années 1980.
Ce projet géopolitique, qui ne se contente pas de rendre l’Égypte incapable de résister au révisionnisme israélien, vise à retirer le pays de l’axe fondateur de la politique moyen-orientale et à le pousser vers le statut de « pays africain en difficulté », aux prises avec des crises hydriques et des fragilités géopolitiques aux frontières.

Pour ceux qui connaissent l’histoire et la géopolitique de l’Égypte, il ne fait aucun doute que le Nil est véritablement l’« artère vitale » du pays. De l’agriculture à l’eau potable, de la production d’énergie à la répartition démographique, le Nil constitue le fondement de la sécurité économique et de la stabilité politique de la société égyptienne.

Avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, l’importance stratégique de l’Égypte s’est pour ainsi dire doublée. Alors que le Nil alimente la vitalité économique interne du pays, le canal de Suez est devenu l’une des principales artères du commerce mondial. Cette ligne reliant la Méditerranée à la mer Rouge, et donc l’Europe à l’Asie, a donné à l’Égypte un levier géopolitique unique. Aujourd’hui, les revenus de transit, la sécurité des routes énergétiques et commerciales rendent plus visible le rôle déterminant du Suez dans l’équilibre fragile de l’économie égyptienne.

Dans ce contexte, le Nil et Suez ne sont pas seulement deux éléments géographiques, mais aussi des piliers indispensables à la sécurité économique et à la doctrine de défense militaire du pays. Le régime hydrologique du Nil et la sécurité de Suez doivent être considérés comme deux artères principales qui déterminent directement la prospérité nationale, l’autonomie stratégique et la résilience de l’Égypte en temps de guerre.

La ligne suivie par Israël et les États-Unis depuis 2000 peut être interprétée comme une stratégie d’encerclement de l’Égypte, générant des crises géopolitiques principalement dans le Haut-Nil et le détroit de Bab el-Mandeb. Le soutien apporté par les États-Unis et surtout par Israël au barrage de la Renaissance (GERD) construit par l’Éthiopie sur le Nil, la division du Soudan et la plongée du pays dans une guerre civile profonde via les Émirats arabes unis (EAU), ainsi que l’instabilité provoquée en Libye par les milices soutenues par les EAU et, enfin, la reconnaissance par Israël du Somaliland comme État indépendant, sont autant d’événements qui rendent visible l’encerclement géopolitique tissé autour de l’Égypte.

Ce tableau doit être considéré comme faisant partie d’un dessein géopolitique centré sur Israël plutôt que comme une accumulation fortuite de crises. L’objectif est de contraindre l’Égypte à se concentrer sur les problèmes de sécurité à ses frontières et sur la crise économique qui s’aggrave, en provoquant des crises de sécurité hydrique dans le bassin du Nil supérieur et des risques pour le commerce et la sécurité maritime autour de Bab el-Mendeb et du canal de Suez. Ainsi, l’Égypte est écartée du rôle fondateur et stabilisateur qu’elle a historiquement joué dans l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient ; elle est reléguée au rang de pays en proie à des crises liées à l’eau, aux frontières, à la stabilité intérieure et aux moyens de subsistance, prisonnier des « problèmes africains ».

Au cœur de cette stratégie se trouvent les objectifs révisionnistes d’Israël dans la région du Levant. L’exclusion progressive du Caire du dossier du Levant ouvrira à Israël un espace de manœuvre plus souple et moins coûteux dans la région de la Méditerranée orientale et sur la ligne Palestine-Syrie. En d’autres termes, l’instabilité dans le Haut-Nil et autour du Suez, qui attire l’Égypte vers l’Afrique, servira à éliminer l’un des obstacles historiques les plus importants au révisionnisme israélien au Levant.

En conclusion, le processus qui va de la reconnaissance du Somaliland au barrage de la Renaissance, en passant par les instabilités au Soudan et en Libye et les tensions sur la ligne de Bab el-Mendeb, ne doit pas être considéré comme une succession de crises isolées, mais comme une ingénierie géopolitique cohérente qui encercle progressivement l’Égypte. Au cœur de cette ingénierie se trouve l’objectif d’Israël de se libérer dans le Levant et de condamner l’Égypte à des problèmes de sécurité et de développement qui s’aggravent dans l’axe du Nil et de Suez. L’érosion du rôle pivot historique de l’Égypte dans l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient signifie non seulement l’affaiblissement du Caire, mais aussi celui de l’équilibre et de la stabilité régionaux. La question fondamentale est donc la suivante : celui qui a intérêt à encercler géopolitiquement l’Égypte sera en grande partie celui qui façonnera l’avenir fragile du Moyen-Orient.

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