L’héritage toxique : les essais nucléaires français dans le désert algérien du Sahara

Le sable radioactif du Sahara continue de souffler sur l'Afrique du Nord, portant avec lui les marques indélébiles de la violence coloniale et rappelant que la promesse de décolonisation restera lettre morte tant que les communautés continueront de souffrir de l'héritage toxique des essais nucléaires. Tant que la France n'aura pas pleinement reconnu ses responsabilités et pris des mesures significatives pour remédier à la contamination persistante en Algérie, le champignon atomique qui s'est élevé au-dessus de Reggane en 1960 continuera de jeter une ombre sur les relations franco-algériennes et la santé des communautés sahariennes.
février 2, 2026
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Le matin du 13 février 1960, une bombe atomique remplie de plutonium a explosé dans l’immensité du désert algérien du Sahara. L’explosion de la « Blue Jerboa », comme l’armée française avait baptisé cette bombe, a projeté un champignon atomique dans le ciel, dont la chaleur extrême a transformé le sable environnant en éclats noirs et vitreux. Dans les 45 minutes qui ont suivi l’explosion, le président français Charles de Gaulle a déclaré triomphalement : « Hourra pour la France. Ce matin, elle est plus forte et plus fière. »

Ce moment a marqué le début de l’un des chapitres les plus troublants de l’histoire coloniale et postcoloniale, une période de six ans au cours de laquelle la France a procédé à 17 essais nucléaires dans le Sahara algérien, laissant derrière elle un héritage toxique qui continue d’empoisonner les relations entre les deux nations et de dévaster les communautés locales plus de six décennies plus tard.

La violence coloniale se prolonge au-delà de l’indépendance

Le programme d’essais nucléaires français en Algérie représente un exemple particulièrement frappant de la persistance de la violence coloniale même après la fin officielle de la relation coloniale. Ce qui rend ce cas particulièrement flagrant, c’est que la plupart de ces essais, 13 sur 17, ont eu lieu après l’indépendance de l’Algérie en 1962, à l’issue d’une guerre de libération brutale qui a duré huit ans. Le gouvernement algérien nouvellement indépendant a été contraint d’accepter un bail de cinq ans permettant à la France de continuer à utiliser les sites d’essais sahariens, une concession à laquelle il s’était longtemps opposé, mais qu’il a été contraint d’accepter dans le cadre des accords d’Évian qui ont mis fin à la guerre.

Le premier essai, Blue Jerboa, était trois fois plus puissant que la bombe atomique larguée sur Nagasaki en 1945. Le général Charles Ailleret, qui commandait l’opération, a justifié le choix du site en affirmant que « l’absence totale de tout signe de vie » le rendait idéal pour les essais nucléaires. Cette affirmation était manifestement fausse. La ville de Reggane, située à seulement 50 kilomètres du site d’essai, comptait plus de 6 000 habitants au moment de la première explosion, selon l’activiste local Abderrahmane Toumi, qui a fondé une association caritative pour venir en aide aux victimes des radiations.

Entre 1960 et 1961, la France a mené quatre essais atmosphériques près de Reggane, dans le sud-ouest de l’Algérie. Lorsque les critiques internationales se sont intensifiées, des retombées radioactives ayant été détectées jusqu’au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et au Soudan, l’armée française a déplacé ses opérations 700 kilomètres plus à l’est, dans la chaîne de montagnes du Hoggar, près d’In Ekker, où 13 autres essais souterrains ont eu lieu jusqu’en 1966.

Une exposition généralisée et une contamination durable

L’ampleur de l’exposition était énorme. Les opérations françaises ont mobilisé 6 500 ingénieurs, soldats et chercheurs, ainsi que 3 500 ouvriers algériens. Outre ces travailleurs, des milliers d’autres personnes ont été exposées aux radiations, notamment les populations touaregs locales qui vivaient dans la région depuis des générations. Toute la région du Sahara a été recouverte de retombées nucléaires, et une radioactivité atmosphérique élevée a été détectée jusqu’à Khartoum, au Soudan, à plus de 3 000 kilomètres des sites d’essais.

Même les essais souterrains, supposés plus sûrs, se sont révélés catastrophiques. Lors de l’essai « Beryl », le puits souterrain n’a pas été correctement scellé, ce qui a provoqué le rejet de matières radioactives dans l’atmosphère et la contamination grave de neuf soldats et de nombreux responsables gouvernementaux qui avaient été invités à observer l’explosion. Comme le note la chercheuse Jill Jarvis, « la poussière radioactive émane toujours du Sahara, provenant de ces bombes nucléaires dont les effets sont absolument indélébiles. En ce sens, même le sable lui-même a été occupé par l’occupation coloniale. »

Les chercheurs locaux estiment que des milliers d’Algériens ont souffert des effets des radiations nucléaires dans toute la région saharienne. De nombreuses personnes contaminées sont mortes de ce qu’on leur a présenté comme des « maladies rares », sans jamais connaître la véritable nature de leur état. Les effets à long terme sur la santé ont commencé à se manifester environ 20 ans après le premier essai et continuent d’affecter les nouvelles générations.

Mohamed Mahmoudi, un militant de 49 ans qui pense avoir été exposé aux radiations pendant son service militaire près de Reggane au début des années 1990, illustre bien l’impact continu de ces essais. Il rapporte que les autorités ne l’ont jamais informé des risques liés aux radiations, le laissant, ainsi que d’autres, découvrir les dangers seulement après avoir développé des problèmes de santé. Malgré ses efforts pour documenter plus de 800 cas éligibles à une indemnisation, il ne remplit pas lui-même les critères restrictifs pour bénéficier d’une indemnisation française.

 

L’échec de la justice

L’insuffisance de la réponse de la France à cette crise humanitaire est stupéfiante. En 2010, le Parlement français a adopté la loi Morin, qui offre en théorie une indemnisation aux victimes des essais nucléaires. Cependant, les conditions restrictives de cette loi, notamment la preuve de résidence pendant la période des essais et la reconnaissance de certaines maladies seulement, ont effectivement exclu la plupart des victimes algériennes. En 2021, seule une des 545 personnes ayant reçu une indemnisation était algérienne, les autres étant originaires de Polynésie française, où la France a mené des essais nucléaires de 1966 à 1996.

Le rapport Stora de 2021, commandé par le président français Emmanuel Macron afin d’améliorer les relations franco-algériennes, a abordé la question nucléaire, mais n’a proposé que des mesures vagues pour des efforts conjoints de nettoyage, sans engagement concret en matière d’indemnisation ou de décontamination complète des sites. Comme l’a ironiquement fait remarquer Mohamed Mahmoudi, « Stora est comme un tailleur. Il a cousu exactement ce dont la France avait besoin ».

Le plus inquiétant est peut-être que de nombreux sites contaminés restent enfouis sous terre et que le gouvernement algérien n’a jamais reçu de cartes complètes des expériences françaises. Abderrahmane Toumi souligne ce danger permanent : « Il y a des déchets nucléaires sous terre et nous ne savons même pas où ils se trouvent. Les patients veulent simplement vivre dans leur ville natale sans déchets nucléaires, c’est tout. »

 

Un modèle de colonialisme nucléaire

Le programme d’essais nucléaires français en Algérie doit être compris dans le contexte plus large de ce que les chercheurs appellent le « colonialisme nucléaire », c’est-à-dire l’utilisation et la destruction systématiques des communautés autochtones et minoritaires pour l’extraction d’uranium, les essais d’armes et le stockage des déchets. Du sud-ouest américain aux îles du Pacifique en passant par l’Outback australien, les puissances nucléaires ont toujours imposé les aspects les plus dangereux de leurs programmes d’armement aux populations marginalisées.

Ce modèle reflète la manière dont les anciennes puissances coloniales ont consolidé leur influence politique mondiale grâce à leurs programmes d’armement nucléaire, tout en transférant les risques et les coûts les plus importants à leurs anciennes colonies et aux communautés autochtones. L’impact disproportionné sur les communautés noires, autochtones et de couleur à travers le monde révèle les fondements profondément racistes qui sous-tendent un monde submergé par les armes nucléaires.

 

La lutte continue pour la justice

Aujourd’hui, la lutte pour la transparence et la justice se poursuit. Les dirigeants militaires algériens ont appelé la France à reconnaître ses responsabilités historiques et à se conformer au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, négocié en 2017, qui invite les puissances nucléaires à réparer les dommages causés par le passé. Les militants locaux continuent de documenter les cas et d’exiger le nettoyage des sites et une indemnisation équitable.

L’héritage toxique des armes nucléaires et du colonialisme est indissociable. Alors que l’ère nucléaire a débuté lors de l’effondrement des empires officiels, les États postcoloniaux ont hérité non seulement de l’indépendance politique, mais aussi des conséquences dévastatrices sur l’environnement et la santé des programmes d’armement de leurs anciens colonisateurs. Pour mettre véritablement fin aux effets persistants du colonialisme, il faut non seulement reconnaître ces injustices historiques, mais aussi prendre des mesures concrètes pour abolir les armes nucléaires et rétablir la justice pour toutes les personnes touchées par leur existence.

Le sable radioactif du Sahara continue de souffler sur l’Afrique du Nord, portant avec lui les marques indélébiles de la violence coloniale et rappelant que la promesse de la décolonisation restera lettre morte tant que les communautés continueront de souffrir de l’héritage toxique des essais nucléaires.

Tant que la France n’aura pas pleinement reconnu ses responsabilités et pris des mesures significatives pour remédier à la contamination persistante en Algérie, le champignon atomique qui s’est élevé au-dessus de Reggane en 1960 continuera de jeter son ombre sur les relations franco-algériennes et la santé des communautés sahariennes.

Source : https://www.wagingpeace.org/the-toxic-legacy-french-nuclear-testing-in-algerias-sahara-desert/?utm_source=chatgpt.com

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