Répercussions de l’alignement des États-Unis, du bloc du Golfe et d’Israël sur la question des Frères musulmans
Apparu pendant le Printemps arabe, le bloc du Golfe, formé autour de l’axe Égypte-Arabie saoudite-Émirats arabes unis, a inscrit le mouvement des Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes en 2014. Le président américain Donald Trump s’est également rallié au bloc du Golfe en signant un décret. Compte tenu de la campagne diplomatique et rhétorique intense menée par Israël pour criminaliser le mouvement, en particulier après le 7 octobre, cette décision de l’administration Trump peut être interprétée comme une manifestation concrète de l’influence du lobby israélien à Washington. Le timing de cette décision est tout aussi remarquable que son contenu. Le fait qu’une telle initiative ait été prise immédiatement après la visite à Washington du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane montre que le processus ne peut se limiter à des préoccupations sécuritaires ou à un discours de lutte contre le terrorisme.
D’une part, cette décision renforce l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient en faveur de l’axe Israël-Arabie saoudite-Émirats arabes unis, et d’autre part, elle vise à plonger les Frères musulmans, l’un des mouvements les plus largement organisés de la région, dans une profonde crise de légitimité sur la scène internationale. Si l’on lit cette décision à la lumière des déclarations d’Israël selon lesquelles il considère les États-nations puissants et relativement autonomes de la région comme une menace potentielle pour sa propre sécurité, il apparaît qu’il ne s’agit pas seulement d’une mesure de sécurité limitée visant à éliminer un certain groupe social, mais d’un effort d’ingénierie beaucoup plus vaste.
Dans ce contexte, cette mesure à l’encontre des Frères musulmans doit être considérée comme faisant partie d’un projet géopolitique à plusieurs niveaux visant à affaiblir les centres sociaux puissants de la région, à réduire les canaux de légitimité du mouvement et à repenser l’architecture politico-sociale à long terme du Moyen-Orient en excluant les acteurs islamiques organisés et politiquement ambitieux. Dans cet article, la désignation des Frères musulmans comme « organisation terroriste internationale » sera analysée comme un élément essentiel d’une stratégie globale visant à construire une nouvelle hiérarchie des pouvoirs et une nouvelle architecture de sécurité à l’échelle régionale.
L’histoire des Frères musulmans
Le mouvement des Frères musulmans (Ikhwan) a été fondé en 1928 par Hassan al-Banna dans la ville d’Ismaïlia, en Égypte, en tant que mouvement à la fois anticolonialiste et visant à une réforme sociale et religieuse. Au départ, l’Ikhwan a touché un large public grâce à ses activités d’éducation, de prédication, d’aide sociale et de solidarité, et est rapidement devenu une organisation efficace à l’échelle régionale, dépassant les frontières de l’Égypte. À partir des années 1940, elle a renforcé son discours centré sur la Palestine, s’opposant à la fois à l’administration coloniale britannique et au processus de création d’Israël. Positionnant la Palestine comme une question d’honneur pour la umma et un symbole de la lutte pour la justice, le mouvement est devenu l’un des acteurs islamiques les plus influents, rendant la question palestinienne visible tant au niveau régional que mondial.
Tout au long de la guerre froide, les Frères musulmans ont occupé une position flexible, parfois réprimée par de nombreux régimes arabes, parfois utilisée comme « élément d’équilibre » contre les courants de gauche et nationalistes. Cependant, après la défaite de 1967, alors que l’attrait du nationalisme arabe socialiste s’estompait, le discours islamique de la confrérie a gagné en puissance, tant en Égypte que dans l’ensemble de la région. Dans les années 1980 et 1990, le mouvement a élargi sa base sociale par le biais des syndicats, des chambres professionnelles, des associations étudiantes et des réseaux de la société civile. Participant aux élections par le biais de candidats indépendants ou de partis affiliés, le mouvement a construit un modèle de légitimité unique dans le triangle « urnes + rue + communauté ».
Le Printemps arabe, qui a débuté en 2010, a marqué un tournant décisif dans l’évolution politique de cette accumulation historique. En Égypte, la branche politique des Frères musulmans, le Parti de la liberté et de la justice, a remporté les élections après 2011 et porté Mohammed Morsi à la présidence. La propagation de tendances similaires dans toute la région, en Tunisie, au Maroc, en Jordanie et à Gaza (via le Hamas), a suscité de sérieuses inquiétudes quant à la « sécurité des régimes » dans les pays du Golfe, dont la légitimité sociale est faible et la capacité à susciter l’adhésion limitée. Israël considérait déjà depuis de nombreuses années les Frères musulmans comme la source de légitimité et de personnel de la résistance palestinienne. Les succès relatifs remportés par le mouvement dans toute la région ont encore accru l’inquiétude d’Israël.
Le coup d’État qui a eu lieu en Égypte en 2013 doit être considéré comme le début d’un processus de contre-révolution régionale contre les Frères musulmans. Par la suite, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn, en particulier, ont déclaré les Frères musulmans organisation terroriste et ont cherché à criminaliser le mouvement. Ce processus s’inscrit dans le cadre d’un projet géopolitique plus large visant, d’une part, à affaiblir la visibilité mondiale de la question palestinienne et, d’autre part, à consolider le statu quo autoritaire centré sur le Golfe en éliminant les alternatives islamiques et politiques organisées. Ainsi, l’histoire des Frères musulmans n’est plus seulement celle d’un mouvement islamique, mais reflète également la lutte des grandes puissances autour de la légitimité, de la sécurité des régimes et de la question palestinienne au Moyen-Orient.
Les raisons de la pression mondiale exercée sur les Frères musulmans
La pression exercée sur les Frères musulmans, qui s’est intensifiée au niveau régional au cours de la dernière décennie et qui a atteint un niveau mondial avec la dernière décision de Trump, repose essentiellement sur deux raisons. Tout d’abord, la capacité du mouvement à maintenir la question palestinienne au premier plan de l’agenda mondial depuis de nombreuses années explique la position commune adoptée par le bloc du Golfe, les États-Unis et Israël à l’égard des Frères musulmans. Les Frères musulmans ont réussi, tant au niveau discursif qu’à travers leurs réseaux institutionnels et sociaux, à présenter la cause palestinienne non seulement comme un conflit régional, mais aussi comme une question mondiale axée sur la communauté islamique et la justice. Ce cadrage permet de maintenir la sensibilité à la question palestinienne tant dans le monde islamique que dans l’opinion publique mondiale au sens large, remet en question le discours sécuritaire d’Israël et plonge les projets de paix conservateurs dans une crise de légitimité.
En particulier, le lien idéologique et historique entre le Hamas et la tradition des Frères musulmans a rendu plus visible le lien entre la résistance palestinienne et la ligne des Frères musulmans. Cette situation fait des Frères musulmans non seulement un rival idéologique pour Israël, mais aussi un « centre de production de légitimité » qui alimente le moral et l’infrastructure sociale de la résistance sur le terrain. Pour les acteurs importants des États-Unis et du bloc du Golfe, le fait que les Frères musulmans maintiennent la question palestinienne à l’ordre du jour est considéré comme un facteur qui augmente le potentiel de réaction sociale des alliances stratégiques établies avec Israël et des processus de « normalisation ». Ces acteurs considèrent donc que briser l’influence rhétorique et organisationnelle des Frères musulmans centrée sur la Palestine est une étape cruciale pour le maintien du statu quo régional.
La deuxième raison de la pression mondiale exercée sur les Frères musulmans est liée aux dynamiques politiques et sociologiques internes des régimes du bloc du Golfe. Ces régimes, dont la légitimité sociale est relativement faible, la capacité à susciter l’adhésion limitée et les processus décisionnels largement concentrés dans un cercle d’élite restreint, perçoivent les mouvements sociaux organisés comme une menace structurelle. C’est précisément sur ce point que les Frères musulmans se distinguent en tant qu’acteur capable d’atteindre de larges bases sociales, de combiner discours religieux et revendications politiques et de proposer un modèle alternatif de légitimité politique à travers divers canaux, allant de la politique électorale à l’organisation de la société civile.
Au cours du Printemps arabe, les succès électoraux remportés par les partis proches de la tradition des Frères musulmans ont conduit les monarchies du Golfe à percevoir cette menace de manière plus concrète. C’est pourquoi les régimes du Golfe ont considéré les Frères musulmans non seulement comme un rival idéologique, mais aussi comme une force sociale organisée susceptible de compromettre la sécurité de leur régime à moyen et long terme. Le fait de classer le mouvement dans la catégorie « terroriste » sert d’une part à le criminaliser sur la scène internationale et d’autre part à réprimer la contestation interne, à marginaliser les revendications politico-islamiques organisées et à renforcer un paradigme sécuritaire centré sur le régime. Si l’on considère ces deux arguments ensemble, on peut dire que la pression mondiale et régionale exercée sur les Frères musulmans vise à la fois à réduire la visibilité de la question palestinienne et à renforcer le statu quo autoritaire centré sur le Golfe.
Deux obstacles majeurs se dressaient devant les efforts mondiaux visant à construire une architecture de sécurité régionale axée sur Israël et le Golfe au Moyen-Orient. Le premier obstacle était constitué par les États-nations relativement puissants et les acteurs armés non étatiques opposés au statu quo, soutenus directement ou indirectement par ces États. Après le 7 octobre, Israël, bénéficiant du soutien illimité des États-Unis, s’est orienté précisément vers cet objectif et a mené une politique agressive visant à affaiblir certains États régionaux et à éliminer les structures armées considérées comme une menace pour la sécurité d’Israël, obtenant ainsi d’importants « succès » dans ce domaine.
Le deuxième obstacle aux efforts mondiaux visant à construire une architecture de sécurité régionale axée sur Israël et le Golfe au Moyen-Orient était les Frères musulmans, qui constituaient la base sociale la plus organisée et le bloc d’opposition sociale le plus puissant de la région. Les développements récents indiquent que les Frères musulmans, tout comme les acteurs armés non étatiques, sont systématiquement visés par une volonté d’élimination. L’association du mouvement au terrorisme sur la scène internationale, combinée aux politiques de répression interne des régimes du Golfe et au discours sécuritaire d’Israël, révèle une stratégie à plusieurs niveaux visant à exclure les Frères musulmans de la scène politique régionale.
La réussite des efforts visant à exclure les Frères musulmans du système aura deux conséquences importantes. Premièrement, cette initiative limitera le rôle régional des acteurs qui ont maintenu le dialogue avec les Frères musulmans, tels que la Turquie et le Qatar. Deuxièmement, cela élargira la marge de manœuvre des pays de la région qui ont entamé ou envisagent d’entamer un processus de normalisation avec Israël vis-à-vis de leur opinion publique. Ainsi, la résistance sociale à la formation d’une architecture sécuritaire centrée sur Israël et le Golfe s’affaiblira.
