Que dit İbrahim Kalın ?

Le discours prononcé par le président de l’Organisation nationale du renseignement (MİT), le professeur docteur İbrahim Kalın, lors du Sommet STRATCOM du 28 mars 2026, a été, à première vue, interprété comme une évaluation sécuritaire de l’environnement de guerre dans lequel nous nous trouvons. Cependant, la densité conceptuelle des parties ultérieures du discours a été, par certains, réduite à une quête intellectuelle et à de l’idéalisme. Lorsque l’on se concentre sur ce qui se joue entre les lignes, il devient possible de chercher la réponse à la question de ce qu’İbrahim Kalın—qui, au sommet de la bureaucratie sécuritaire, dispose de bien plus de données que nous tous sur l’évolution du monde—cherche réellement à dire.

En effet, l’arrière-plan politique actuel du texte est extrêmement clair. La guerre entre la Russie et l’Ukraine est entrée dans sa cinquième année. La destruction se poursuit à Gaza. Les effets du processus syrien continuent encore de se faire sentir dans la région. Et au milieu de tout cela, la guerre entre Israël et les États-Unis d’une part, et l’Iran d’autre part—qui a commencé le 28 février—continue d’inquiéter le monde malgré un cessez-le-feu partiel. Kalın consacre une part importante de son discours précisément à ces questions. Il décrit les efforts déployés par la Turquie pour empêcher la guerre, sa volonté de rester en dehors du conflit et ses efforts visant à empêcher que l’ensemble de la région ne se transforme en un véritable brasier.

Mais lire le discours uniquement à ce niveau resterait insuffisant.

Car après avoir énuméré les développements sur le terrain, Kalın déplace le discours vers un autre plan. Là, il n’est plus seulement question de guerre, de diplomatie et de sécurité. Il y a la vérité. Il y a la connaissance. Il y a le récit. Il y a la sagesse. Il y a même des concepts—tels que le postmodernisme, la catastrophe informationnelle, les Lumières sombres et la conception de l’être—que l’on n’a pas l’habitude d’entendre dans le discours d’un chef du renseignement. Cela amène inévitablement la question suivante : Kalın se contente-t-il ici d’interpréter une guerre, ou cherche-t-il à construire, au nom de la Turquie, un nouveau cadre intellectuel et géopolitique ?

À mon avis, la seconde hypothèse est la plus forte.

LA SOMME DES CRISES OU LA CRISE DU SYSTÈME ?

L’un des aspects les plus frappants du discours de Stratcom est qu’il ne présente pas les développements actuels comme des événements disjoints les uns des autres. La guerre Russie-Ukraine, Gaza, la Syrie et le dossier iranien ne sont pas énumérés comme des rubriques distinctes. Ils sont présentés comme des éléments interconnectés qui alimentent la même fracture internationale. L’expression de Kalın, « un système mondial fondé sur l’imprévisibilité, la fragilité et l’usage arbitraire de la puissance », est ici déterminante. Autrement dit, ce qui est décrit n’est pas seulement une diversification croissante des guerres, mais un système international dont la capacité à produire des guerres s’est accrue tandis que sa légitimité à résoudre les crises s’est affaiblie.

Cette perspective montre que la vision dominante à Ankara ne considère pas la question uniquement sous l’angle de la sécurité régionale, mais que la recherche de diagnostic et de solution se déploie dans une dimension plus large de crise systémique. En d’autres termes, dans le discours de Kalın, l’atmosphère chaotique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui est essentiellement traitée comme une forme de dégradation de l’ordre.

LE FEU DE LA DISCORDE ET LE DESTIN DES PEUPLES DE LA RÉGION

L’une des phrases les plus politiques du discours est l’accent mis sur le fait que « cette guerre ne vise pas seulement la capacité nucléaire de l’Iran, mais cherche également à préparer le terrain pour un conflit fratricide qui durera des décennies entre Turcs, Kurdes, Arabes et Perses ». Ce qui est décrit ici n’est pas une « déstabilisation » au sens classique du langage sécuritaire ; il s’agit d’une rupture plus profonde, plus sociale et plus historique. Le discours souligne que la guerre ne se contente pas de menacer les États établis au XXe siècle, mais qu’elle vise également le tissu social de la région.

Des expressions telles que « ne pas attiser le feu de la discorde » et « éteindre, si nécessaire, le feu brûlant en notre sein » indiquent que la Turquie ne se perçoit pas comme une partie au conflit, mais comme un centre cherchant à empêcher cette fragmentation. Ce langage porte également une revendication de supériorité morale. Cependant, ce qui importe réellement ici, c’est qu’il donne l’impression que le rôle que la Turquie s’est attribué dans la politique régionale pourrait ne plus se limiter à la seule médiation diplomatique. En effet, l’idée d’une « architecture de sécurité fondée sur les dynamiques propres de la région », répétée tout au long du discours, semble annoncer une quête plus large. Il serait injuste d’en attendre davantage au-delà de ces propos. On peut comprendre qu’Ankara entend poursuivre l’attitude constructive et réparatrice qu’elle a adoptée récemment sur le terrain syrien, dans les espaces du Liban, de l’Irak, et même de l’Iran.

Dans la seconde partie du texte, lorsque İbrahim Kalın passe de la géopolitique à l’épistémologie, il affirme que les grands récits du postmodernisme n’ont pas produit un monde plus libre, plus juste ou plus rationnel ; au contraire, ils ont ouvert la voie à une époque plus sombre, dans laquelle la vérité est niée, la connaissance est instrumentalisée et la réalité est soumise à l’arbitraire. C’est précisément à ce point qu’intervient la notion de « Lumières sombres ». Inspiré du penseur britannique Nick Land, ce concept, qui illustre le destin de l’être humain post-cyberculturel (accélérationniste), nous rappelle essentiellement que la guerre est moins une crise militaire qu’une conséquence d’une dégradation mentale et conceptuelle.

DE LA CABANE DE HEIDEGGER À STRATCOM

Ici, il convient de discerner la quête intellectuelle des années 1990 dans l’arrière-plan de la pensée de Kalın. Les accents mis sur la « vérité », l’« être », la « connaissance », la « sagesse » et le « sens » dans le discours de STRATCOM ne sont pas fortuits. İbrahim Kalın cherche à articuler le langage de la bureaucratie sécuritaire avec une critique de la modernité, et, par moments, avec la tradition de sagesse de la pensée islamique. Il ne s’agit pas d’une synthèse aisée. Mais on perçoit que c’est précisément cela qui est tenté.

En définitive, Kalın interprète la crise géopolitique actuelle non seulement comme une crise d’hégémonie et de répartition de la puissance, mais aussi comme une crise de sens et de vérité. Par conséquent, la solution ne réside pas uniquement dans davantage de puissance dure, davantage de lignes de défense ou une diplomatie proactive. Elle réside également dans le développement d’une intelligence politique capable de construire son propre récit, de penser avec ses propres concepts et de ne pas être prisonnière de l’univers linguistique d’autrui.

QUE SIGNIFIE « RACONTER NOTRE PROPRE HISTOIRE » ?

Ce qui ressort dans la dernière partie du discours est la déclaration suivante : « Une histoire que vous n’avez pas nommée n’est pas votre histoire. Si vous parlez avec la syntaxe de quelqu’un d’autre, même si vous utilisez vos propres mots, vous n’aurez pas établi votre propre langue. » Ces propos ne concernent pas uniquement la politique de communication. Ils portent aussi sur la manière dont la Turquie se présentera au monde, et même sur la manière dont elle se pensera elle-même.

Pour cette raison, lire le discours uniquement sous l’angle de la « communication stratégique » serait réducteur. Ce qui est réellement proposé ici, c’est que la Turquie combine sa vision sécuritaire avec sa capacité à construire des récits. En d’autres termes, le mur de sécurité et la souveraineté intellectuelle se construisent dans une même phrase. Cela suggère que le discours a dépassé le cadre d’une évaluation routinière des menaces par un chef du renseignement pour se transformer en une proposition d’un cadre intellectuel plus large au nom de la Turquie.

C’est pourquoi je lis ce discours non pas simplement comme une évaluation conjoncturelle de crise, mais comme une ébauche indiquant comment la Turquie devrait se positionner intellectuellement et géopolitiquement face au nouveau désordre mondial. Ici, Kalın ne se contente pas d’expliquer ce que fait l’État au cœur de la guerre. Il cherche aussi à donner un sens d’orientation quant à la manière dont la Turquie devrait penser à l’avenir.

Peut-être est-ce pour cela que la véritable question n’est pas la guerre elle-même.

La véritable question est de savoir où se situera la Turquie — non seulement sur le plan militaire, mais aussi sur le plan intellectuel — dans ce nouvel âge sombre produit par ces guerres.

En nous détachant du contexte du discours sur lequel repose cet article, nous pouvons nous poser la question suivante : pouvons-nous nous libérer de nos habitudes ou de nos présupposés face à la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui ? Lorsque des décisions et des nécessités imprévues apparaîtront au niveau social devant Ankara, resterons-nous enfermés dans les limites de notre pensée, ou façonnerons-nous nos frontières mentales à partir de notre propre vérité pour construire la paix dans notre géographie ? Voilà la véritable question…

Source: https://www.star.com.tr/yazar/ibrahim-kalin-ne-soyluyor-yazi-2011225/