Le conflit entre Israël et la Jordanie autour de l’eau
Impact, ampleur et conséquences possibles
Au Moyen-Orient, la paix est souvent discutée en termes de frontières, de dispositions sécuritaires et d’équilibres militaires. Or, l’élément le plus fragile et le plus déterminant de la paix entre la Jordanie et Israël ne se trouve pas sur les cartes, mais dans les pipelines. L’eau est le ciment invisible de cette relation, mais elle constitue également la faille la plus sensible de la paix. La discussion sur les « 50 millions de mètres cubes », qui a refait surface récemment, va au-delà d’un simple désaccord technique et soulève des questions plus profondes sur le fonctionnement et l’avenir de la paix.
Contrairement aux autres initiatives de paix au Moyen-Orient, l’accord de paix de Wadi Araba de 1994 proposait un cadre visant non seulement à mettre fin au conflit, mais aussi à intégrer la paix dans la vie quotidienne. C’est pourquoi cet accord allait au-delà des questions de frontières et de sécurité pour se concentrer sur une ressource vitale et nécessitant une gestion continue, à savoir l’eau. L’acceptation par Israël de fournir chaque année environ 50 millions de mètres cubes d’eau à la Jordanie s’inscrivait dans l’objectif de faire en sorte que la paix ne reste pas un accord diplomatique abstrait, mais soit au contraire soutenue par des relations concrètes de dépendance mutuelle. À cet égard, l’eau est devenue le fondement de l’idée que la paix ne se mesure pas seulement par des signatures, mais aussi par la continuité de la vie quotidienne.
L’hypothèse selon laquelle la rareté des ressources, lorsqu’elle est abordée dans un cadre politique et institutionnel approprié, peut favoriser la coopération plutôt que générer des conflits, constitue le fondement théorique de cette approche. La pénurie structurelle et persistante d’eau en Jordanie a été considérée comme l’un des principaux éléments contraignants du régime de paix établi avec Israël ; dans cette optique, la sécurité hydrique de la Jordanie et la sécurité frontalière d’Israël ont été intégrées dans le même équilibre sécuritaire. Toutefois, cet équilibre dépend fortement du niveau de confiance que les parties accordent à l’accord et du respect prévisible et stable des obligations. En cas d’érosion de la confiance, la question de l’eau devient alors, de manière structurelle, l’élément le plus fragile de l’architecture de la paix.
Pour la Jordanie, l’eau a depuis longtemps dépassé le stade d’une question environnementale. La quantité d’eau annuelle par habitant, bien inférieure à la moyenne mondiale, la sécheresse aggravée par le changement climatique, la croissance démographique rapide et le fardeau des réfugiés qui pèse depuis de nombreuses années ont fait de l’eau un domaine de fragilité structurelle pour la Jordanie. Dans ces conditions, toute perturbation de l’approvisionnement en eau comporte un risque qui peut affecter directement non seulement l’agriculture ou les infrastructures urbaines, mais aussi la paix sociale et la capacité de l’État à fournir des services de base. C’est pourquoi les 50 millions de mètres cubes prévus dans l’accord de Wadi Araba ne sont pas un détail technique pour la Jordanie, mais sont perçus comme l’un des indicateurs concrets de la capacité de l’État et de sa légitimité politique.
Les informations parues ces derniers mois dans la presse israélienne, selon lesquelles Israël pourrait avoir l’intention de ne pas fournir cette eau, bien qu’elles n’aient pas été officiellement confirmées, indiquent une détérioration notable du climat de paix. Les déclarations des autorités jordaniennes selon lesquelles « nous n’avons reçu aucune notification officielle » indiquent davantage une situation d’incertitude contrôlée qu’une interruption effective. Cette incertitude revêt davantage un caractère politique qu’un caractère technique. Même si l’eau continue de couler, la possibilité que cet approvisionnement puisse à tout moment être politisé affaiblit la structure de la paix fondée sur la confiance. À ce stade, la question ne porte pas tant sur la quantité d’eau qui coule des robinets que sur la fiabilité des accords.
Du point de vue d’Israël, la situation est différente. Grâce à des installations sophistiquées de dessalement de l’eau de mer, à un système national moderne de transport de l’eau et à de faibles taux de perte et de fuite, Israël a largement éliminé la pénurie d’eau comme faiblesse stratégique. C’est pourquoi les 50 millions de mètres cubes d’eau fournis à la Jordanie ne constituent pas un besoin vital ni une charge économique importante pour Israël. Mais c’est précisément pour cette raison que l’eau est un outil peu coûteux mais à forte valeur politique pour Israël. Elle n’est pas utilisée comme un moyen de pression explicite, mais lorsqu’elle est mise sur le tapis, elle permet de créer une marge de manœuvre diplomatique. En ce sens, l’eau n’est pas une arme, mais un levier silencieux qui influence l’équilibre des relations.
Cependant, Israël se heurte à de sérieux obstacles stratégiques pour prendre la décision radicale de couper complètement l’approvisionnement en eau. La Jordanie est la garantie de la frontière la plus longue et la plus stable d’Israël. Une crise hydrique profonde en Jordanie ou les troubles sociaux qui en découleraient pourraient avoir des conséquences négatives directes sur la sécurité d’Israël. C’est pourquoi, pour Israël, il ne s’agit pas d’affaiblir la Jordanie, mais de préserver les conditions minimales nécessaires à sa stabilité. Dans ce contexte, l’eau est considérée non pas comme un élément menaçant la paix, mais comme un moyen d’équilibre permettant de maintenir la paix de manière contrôlée.
Les exemples de Bakura (Naharayim) et Ghamr (Zofar) sont importants pour comprendre comment cette politique d’équilibre a été mise en œuvre dans le passé. Selon l’accord de Wadi Araba, ces régions sont toujours sous la souveraineté de la Jordanie, mais Israël s’est vu accorder un droit d’utilisation spécial pendant 25 ans. La Jordanie a choisi de ne pas prolonger cette période conformément aux procédures prévues par l’accord et a effectivement repris possession des régions en 2019. Cette mesure n’a pas rompu la paix, mais a au contraire démontré que la Jordanie pouvait faire preuve de volonté politique sans violer l’accord. L’attitude adoptée aujourd’hui sur la question de l’eau reflète la même approche : la Jordanie ne souhaite pas mettre fin à la paix, mais n’accepte pas non plus que cette paix devienne un fardeau unilatéral.
À long terme, le facteur le plus important susceptible de modifier cet équilibre est constitué par les projets visant à accroître l’indépendance de la Jordanie en matière d’eau. Les investissements tels que la ligne de traitement et de transport de l’eau de mer entre Aqaba et Amman, la réutilisation des eaux usées et la réduction des pertes sur le réseau visent à réduire la dépendance structurelle de la Jordanie vis-à-vis d’Israël. Cependant, ces projets nécessitent du temps, des financements importants et une stabilité politique. À court terme, la Jordanie reste fragile ; à moyen terme, elle vise à atteindre un pouvoir de négociation plus équilibré. Au cours de cette période de transition, la question des 50 millions de mètres cubes restera à l’ordre du jour, non pas tant pour son importance technique que pour son poids politique et symbolique.
Dans l’aggravation de cette fragilité, il ne faut pas négliger la politique étrangère expansionniste et axée sur la sécurité d’Israël, qui est devenue plus évidente ces derniers temps. Le recours unilatéral à la force observé dans le contexte de Gaza et de la Cisjordanie, la relégation au second plan des accords juridiques et politiques et l’approche qui accorde la priorité absolue à la sécurité indiquent qu’Israël s’oriente vers une ligne plus asymétrique et fondée sur la pression dans ses relations avec ses voisins. Cette tendance peut avoir un impact indirect, sans pour autant impliquer une expansion militaire directe, par le biais des ressources stratégiques et des domaines d’interdépendance. Dans ce contexte, la Jordanie peut être considérée comme l’un des acteurs susceptibles d’être exposés à la projection de la puissance régionale d’Israël, notamment en ce qui concerne une ressource vitale telle que l’eau. La politisation du partage de l’eau ne doit pas être considérée uniquement comme un différend technique bilatéral, mais comme l’une des conséquences potentielles pour la Jordanie de la tendance d’Israël à remodeler l’ordre régional en fonction de ses priorités sécuritaires unilatérales.
Toutefois, ce processus qui se dessine autour du partage de l’eau entre la Jordanie et Israël revêt une importance particulière non seulement pour l’avenir des relations bilatérales, mais aussi en raison de son potentiel à créer un précédent pour l’ensemble du Moyen-Orient. La sécheresse accélérée par le changement climatique, la pression démographique croissante et le caractère de plus en plus stratégique des ressources en eau transfrontalières augmentent le risque de voir se multiplier les conflits liés à l’eau dans la région. Dans ce contexte, la question de savoir si l’eau sera source de conflit ou de coopération dépasse le cadre d’un débat normatif et devient une question liée à des choix politiques concrets. Dans le cas de la Jordanie et d’Israël, la politisation du partage de l’eau et son évolution vers un domaine sujet à l’érosion de la confiance peuvent servir de prototype, positif ou négatif, pour d’autres pays de la région susceptibles de s’orienter vers des accords similaires basés sur les ressources. La manière dont ce processus sera géré sera l’un des principaux critères qui détermineront si les accords régionaux axés sur l’eau déboucheront sur des mécanismes institutionnels limitant les conflits ou sur des accords fragiles reproduisant les asymétries de pouvoir.
En conclusion, l’eau n’est pas seulement une ressource naturelle à partager dans les relations entre la Jordanie et Israël, c’est aussi l’un des indicateurs les plus sensibles de la paix. Tant que les discussions autour des 50 millions de mètres cubes resteront sans issue, la paix pourra se maintenir juridiquement, mais elle s’affaiblira politiquement et dans la perception sociale. Le véritable risque n’est pas une rupture soudaine, mais un ordre de paix qui a perdu sa fonction et s’est vidé de son sens. Compte tenu des équilibres fragiles au Moyen-Orient, il ne faut pas négliger le fait qu’une telle érosion silencieuse peut avoir des conséquences plus destructrices à long terme que des crises ouvertes.