Deux politiques aberrantes : les Juifs et le « sionisme druze »

Après 14 ans de guerre civile sanglante, la révolution syrienne ébranle les fondements de l’ordre régional imposé par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Les grands bouleversements tectoniques provoqués par la révolution au Moyen-Orient confrontent non seulement les États, mais aussi les minorités de la région à des bouleversements et des provocations similaires à ceux qui ont suivi la Première Guerre mondiale. En ce sens, les anciennes minorités syriennes, les Druzes et les Nusayris, ont retrouvé leur importance dans le nouveau positionnement créé par ces bouleversements majeurs, tant pour les États de la région que pour les puissances internationales qui souhaitent exercer une influence sur la région. Cette importance réside essentiellement dans la valeur d’usage de ces minorités en tant que levier.

On observe que la dynamique de conflit fondée sur les minorités, souvent instrumentalisée par le régime et les puissances régionales/internationales tout au long de la guerre civile syrienne, est remise en œuvre après la révolution syrienne. Dans ce contexte, les activités militaires et de renseignement d’Israël visant à déclencher une nouvelle dynamique de conflit à travers les Druzes, qui constituent une structure démographique fragmentée établie le long des frontières sud du pays, sont particulièrement remarquables.

Il est évident qu’une partie importante de la population druze se sent proche d’Israël, en raison de certains mythes créés depuis la fondation de l’État hébreu. La population druze établie en Israël et, en lien avec celle-ci, la communauté druze des contreforts du Golan et de Jebel el-Sheikh, sont stratégiques pour cette dynamique conflictuelle. Cependant, la situation est plus complexe que ce qu’Israël et certains dirigeants druzes « sionistes » tentent de présenter.

Le druzisme est l’un des vestiges de la vague chiite qui a déferlé sur la région il y a mille ans, venue d’Iran. Le druzisme, qui est l’une des interprétations ésotériques de l’islam, est une secte secrète et fermée. Le fait qu’ils aient pu préserver leur existence jusqu’à aujourd’hui est en grande partie dû à leur structure fermée. Bien que leur croyance s’éloigne considérablement de l’islam traditionnel, le druzisme fait partie de la culture islamique. La population druze, principalement établie en Syrie, au Liban et dans les territoires palestiniens occupés (en Israël), est estimée à environ 1,2 million de personnes dans le monde. Bien que les chiffres ne soient pas exacts, les Druzes, qui représentent environ 3 % de la population syrienne (environ 600 000 personnes), vivent principalement dans les régions montagneuses et rurales. En général, la majorité des Druzes, qui sont installés sur les versants sud du mont Anti-Liban, le plateau de Hawran, le mont Hermon (Jebel el-Sheikh) à Quneitra, les collines de Galilée en Palestine et les terrains accidentés du mont Golan, vivent dans la province de Soueida (environ 350 000). Jaramana, Sahnaya et leurs environs, au sud-est de Damas, abritent également une importante population druze (environ 150 000/200 000). Cette stratégie d’isolement dans des zones rurales et accidentées peut être considérée comme un moyen de se protéger de la pression du pouvoir central, mais aussi de préserver l’autonomie religieuse. La communauté druze syrienne mène une vie plus isolée que les Druzes du Liban. Les autorités politiques (meşa’ihul zaman) et religieuses (şeyhül-akl), qui constituent les fondements de l’organisation de la communauté druze, sont plus stables et relativement plus autonomes dans la communauté druze syrienne que dans la communauté druze libanaise. Au sein de la communauté druze syrienne, la pratique des deux derniers siècles a conduit à une succession de trois familles (Ceruba, Hinawi et Haceri) à la tête du poste de Cheikh al-Aql, ce qui a abouti à la mise en place d’une autorité tripartite.

La position politique de la communauté druze de Syrie à l’égard de la révolution syrienne peut être résumée en deux groupes principaux : le premier groupe rejette le nouveau régime syrien et défend l’« autonomie » de la région druze. Ce groupe est représenté par le chef religieux druze d’Israël, Muwaffak al-Tarif, et par le cheikh Hikmet al-Hicri, né au Venezuela, connu pour son implication dans le trafic de drogue et ses liens étroits avec les services de renseignement israéliens. Sur le plan théologique, ce groupe peut être qualifié de « sionistes druzes ». Ce groupe politique bénéficie du soutien militaire du Conseil militaire, composé principalement de soldats et d’officiers druzes issus de l’ancien régime d’Assad, qui craignent d’être poursuivis par le nouveau gouvernement syrien et qui ont des liens avec Hikmet el-Hicri. Ce groupe armé, qui forme le Conseil militaire de Soueida, partage pour l’instant la même position politique que Hikmet el-Hicri. Cependant, malgré les efforts de Muvaffak Tarif pour inculquer à la base d’El Hicri une sympathie pour Israël (le sionisme druze), il existe une division entre le Conseil militaire et lui, fondée sur le nationalisme arabe, que les deux parties ignorent pour l’instant.

Le deuxième groupe est représenté par Cheikh Yusuf el-Cerbu et Cheikh Hamud el-Hinnavi, qui défendent l’unité et le pouvoir central de la Syrie. Soutenu par le groupe milicien Rical el-Kerame (les Hommes d’honneur) commandé par Leys Balus, ce groupe est connu pour être le plus représentatif sur le plan du nationalisme arabe. En effet, afin d’apaiser les conflits attisés par les provocations d’Israël immédiatement après la révolution, une déclaration approuvée par tous les dirigeants druzes, y compris Hikmet el-Hicri (qui avait quitté la salle juste avant la lecture de la déclaration El Hicri), a exprimé l’approche politique du groupe en ces termes : « La Syrie unifiée, dont nous sommes une partie indivisible, est notre honneur. Notre syrianité est notre honneur. L’amour de la patrie est une question de foi. Nous rejetons catégoriquement toute division, séparation ou rupture. » Le groupe conserve aujourd’hui la même position politique.

Bien qu’il n’existe pas de données précises sur la représentativité et le pouvoir de ces groupes, il n’est un secret pour personne qu’ils sont prêts à tout pour satisfaire les ambitions d’Israël et de Muvaffak el-Tarif, qui soutient Israël. Les dirigeants druzes collaborateurs d’Israël semblent vouloir se racheter de la politique défaillante et de la dérive ontologique qu’ils défendent en trouvant des partenaires parmi les Druzes de Syrie. Israël, quant à lui, se livre à des manœuvres opportunistes, dépourvues de stratégie et vaines, qui finiront par nuire à sa propre intégrité et réduire à néant les investissements qu’il a réalisés depuis des décennies auprès des Druzes. Au début du siècle, la structure « autonome » soutenue de l’extérieur, brièvement expérimentée sous le mandat français, n’a pas apporté une stabilité et une paix durables aux Druzes, comme aux autres minorités. Il n’est pas prématuré de dire que le sort de ce projet colonial, qu’Israël tente de ressusciter de manière anachronique, sera le même que le premier.

Le projet d’autonomie druze, qui s’est dissous dans l’idéologie du nationalisme arabe lors de la Grande Révolte de 1925 menée par le chef druze Sultan Pacha el Atraş, refait surface aujourd’hui avec le soutien d’Israël, ce qui donne un sentiment de déjà-vu. Les Druzes et les minorités similaires, qui ont toujours été en position d’opposition aux pouvoirs centraux tout au long de leur histoire, sont voués à l’échec à court terme. Le haut-commissaire du mandat français, Gabriel Puaux, décide de se rendre dans la région en 1939 à la suite des événements qui ont éclaté contre l’occupation française. Selon les informations fournies à Puaux, les deux tiers des Druzes soutiennent l’autonomie druze et donc les Français (l’occupation). Se fiant à ces informations, Puaux se rendit à Cebel pour rencontrer les Druzes, mais le spectacle qui s’offrit à lui fut édifiant : lors de cette visite pleine d’espoir, une foule inattendue, menée par les dirigeants qui avaient collaboré avec les Français, le protesta avec des slogans et des banderoles humiliants. Derrière lui, un petit groupe brandissant des drapeaux français sous la protection de l’Armée du Levant (unité spéciale du Levant créée par l’armée d’occupation française) allait rester dans les annales comme le signe de l’absurdité de la situation dans laquelle se trouvait le commissaire. Les agents du Mossad, qui avaient traversé les barbelés de Kuneytra avec de grands espoirs pour s’infiltrer en Syrie, avaient récemment connu le même sort, fait de déceptions et de pertes douloureuses.

La relation entre Juifs et Druzes n’est pas une relation existentielle et ontologique, comme le prétendent hypocritement les deux parties, mais une relation ambivalente, fondée sur la peur, la méfiance et l’incertitude quant à l’avenir, et embellie de mythes et de fictions. Une histoire racontée par le général Uzi Dayan, ancien vice-chef d’état-major de l’armée israélienne et neveu de Moshe Dayan, illustre bien les contes destinés à combler cette relation ambivalente :

« J’ai eu le triste honneur d’avoir deux pères. L’un était mon père, Zurik Dayan, l’autre était mon oncle, Moshe Dayan, qui allait devenir plus tard chef d’état-major de l’armée israélienne. Mon père Zurik a été tué dans une guerre qui a opposé les Druzes et notre communauté alors que j’avais cent jours. Le commandant adjoint des Druzes dans cette guerre s’appelait Ismail Kablan. Peu après la mort de mon père, mon oncle Moïse a conclu une alliance avec les Druzes, à la suite de laquelle ceux-ci ont été employés par la police des frontières israélienne. Ismail Kablan a été l’un des fondateurs de cette unité. Bien plus tard, le fils d’Ismail, Cihat, fut l’un des quatre premiers officiers sous mon commandement à atteindre le tombeau du prophète Abraham à Hébron (El Halil). Cela m’a procuré une joie infinie.

Le mythe du « lien du sang » entre les Druzes et les Juifs, créé à partir de contes comme celui-ci et d’autres similaires propagés par les dirigeants israéliens et druzes collaborateurs, est voué à conduire à un cauchemar similaire à la guerre civile libanaise, qui s’est appuyée sur la collaboration des Maronites juifs et a causé la mort de plus de 200 000 personnes.

Les autorités israéliennes ont dès le début défini les Druzes comme une sorte de « zone tampon » entre Israël et la Syrie. Or, il s’agit là d’une ignorance tant géographique que culturelle et politique. En principe, l’idée d’une zone tampon signifie simplement une zone « profonde » à l’extérieur de la frontière. Mais lorsque chaque « tampon » est codé comme un nouveau territoire à occuper, les choses se compliquent vraiment, et ce qui était conçu comme une simple mesure de sécurité se transforme en une sorte d’absurdité géopolitique qui se poursuit sous la forme d’un nouveau tampon, d’une nouvelle couche de protection pour chaque tampon. C’est ainsi qu’Israël, avec sa doctrine d’occupation et d’expansion territoriale, imagine, par l’intermédiaire de certains dirigeants druzes et de leurs partisans qu’il a séduits, une « zone tampon » qu’il annexera à ses territoires en la réunissant à l’avenir avec le Golan. Ce projet de « zone tampon », qui semble tout à fait raisonnable sur le papier, est un conte juif absurde qui ferait rire quiconque possède un minimum de connaissances en cartographie et en démographie. Entre Soueida et la frontière israélienne, Dera, Kuneytra et des centaines de localités voisines comptent plus de deux millions d’Arabes sunnites. Seuls des Juifs complètement déconnectés de la réalité peuvent penser que cette immense zone géographique et démographique pourra être « nettoyée » à coups de bombes larguées depuis les airs.

Après avoir lutté contre la géographie et la démographie depuis 1918, les Juifs ne sont pas parvenus, un siècle plus tard, à établir un État et une société stables. Au contraire, ils se trouvent dans une position fragile, incertaine, dépendante de l’aide extérieure pour assurer sa continuité politique, militaire, économique et même démographique. La seule façon de sortir la géographie et la démographie de l’équation est d’exterminer la population par un génocide total, comme ils le font actuellement à Gaza, et d’effacer complètement la terre et la mémoire de la terre. Si une puissance à plusieurs niveaux est capable d’en payer le prix, c’est ce qui se passera, mais pour les Juifs, l’impossibilité de cette option réside dans l’absurdité d’une sorte d’action répétitive à la Sisyphe. Ni les sionistes chrétiens, ni les sionistes musulmans (!), ni les sionistes druzes ne pourront sauver Israël, cet État colonial juif en conflit avec la géographie et l’histoire, de la disparition. L’histoire refera son œuvre et les Juifs reprendront la route, le dos chargé de leurs bagages. Seul le temps nous dira s’ils trouveront une porte ouverte après avoir commis des crimes aussi graves.